MANOUNA ORTI

Après nous

À l'est, à la sortie du tunnel, deux pistes d'autoroute fusionnent en une grande courbe surplombant la mer, soutenue sur le bord extérieur par de puissantes colonnes dressées sur différentes élévations. Sur ces larges voies qui descendent lentement vers le rivage ne passe aucun véhicule.

Un peu plus loin au-dessus d'elles, une tour inclinée, dont on devine l'état définitif d'inachèvement au gris permanent du béton, épouse le flanc de la montagne : des pans entiers de l'escalier intérieur ne seront jamais construits. C'est la première bâtisse que l'on rencontre, une fois sorti du tunnel.

Peu après, la chaussée se rétrécit toujours davantage pour reprendre bientôt son aspect vieillot d'avant les Grands Travaux. Elle est ébréchée par endroits, parfois même recouverte d'éboulis.

Plus bas, on rencontre une voie ferrée rongée par la rouille, occultée par des broussailles exubérantes et denses à travers lesquelles on aurait peine à se frayer un chemin vers la mer, dégravissant avec prudence le flanc ardu où croît l'aigu buisson ardent.


Ces derniers temps, quand le vent de la haute mer a fait rage sans discontinuer pendant des jours entiers, des lames gigantesques ont balayé la côte, désagrégeant dans un nouvel assaut des constructions déjà démantelées par la force vivante de la végétation : murs éclatés par la croissance de branches ou de racines, toits effondrés, poutres rongées, vestiges de l'éphémère autocratie humaine qui prétendit étouffer la Création sacrée.

Après la grande épidémie libératrice qui a dissous l'humanité, la nature désormais renaissante réinvestit son territoire et, dans l'enchevêtrement d'offrandes spontanées — profusion parfumée de fleurs et fruits sauvages, désordre harmonieux des couleurs organiques —, digère lentement la masse d'immondices de l'espèce disparue.



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Manouna Orti,
traduction de l'esperanto : Marcelin Moine
© Éditions Magis Optis, 1989.