MARCELIN MOINE

Itinéraires oniriques


Une grande courbe surplombant la mer. J'y suis arrivé à la nage après avoir contourné la péninsule aux Indiens redoutables nichés sur le talus littoral.

J'ai dû passer le continent boréal pour maintenant aborder sur cette baie tournée vers le nord. Prends garde aux baleines qui abondent dans ces eaux : elles peuvent renverser l'esquif sur lequel tu as grimpé, épuisé jusqu'au moindre mouvement.

Une grande courbe surplombe la baie tournée vers le nord. Au-dessus, c'est la ville toute blanche. Une ville aérée que le soleil inonde sans obstacle. On peut regarder la rade depuis la route surélevée. J'y suis resté avant de continuer vers l'ouest où des montagnes plongent dans la mer. Je connais la route du littoral : elle est étroite, sinueuse et en mauvais état, elle couronne une corniche rocheuse dans laquelle elle s'engouffre quelquefois. Tu aperçois des ouvertures dans la paroi, mais peu de lumière y filtre, à cause d'une végétation exubérante et dense à travers laquelle il faut se frayer un chemin pour descendre à la plage.

Les montagnes meurent au loin, dans une avancée qui forme une baie. J'y aperçois un village, un petit port ; et une grande église, comme une cathédrale faisant face à la mer, se dresse au milieu d'une place encombrée à laquelle on accède par d'étroites rues pavées. J'ai pris l'une d'elles pour descendre au port.

Quelquefois les maisons plongent directement sur l'eau, où des rochers émergent et me permettent de poursuivre mon exploration.

Une place ronde, en haut. J'y retrouve une vieille amie. D'ailleurs, j'en profite pour lui demander des nouvelles du manuscrit.

Je m'aperçois à présent que je suis arrivé dans une ville familière. Plusieurs itinéraires possibles : dans la ville elle-même, vers les places surplombant la mer, ou continuer vers ce qui était l'ouest, mais qui est l'est, maintenant, puisque la mer se trouve en ce moment orientée vers le sud, sans que mon esprit lisse ait rien perçu du changement qui s'est effectué en lui.


Dans la ville elle-même, j'ai franchi un petit pont de bois japonais, puis j'ai flâné dans les ruelles qui s'incurvent dans leurs pentes, créant des places minuscules quand elles glissent les unes dans les autres. J'ai débouché sur l'une de ces places après avoir contourné une petite courbe, un café légèrement surélevé, peut-être protégé par une bâche à l'extérieur. Au-delà de la fourche, deux rues ascendantes s'incurvent vers la gauche.

Dans la ville elle-même, j'ai franchi un petit pont de bois japonais, puis j'ai flâné jusqu'à l'entrée... Oh ! je me souviens soudain d'avoir pénétré dans ce bâtiment aussi imposant qu'un garage. J'y ai trouvé la voie d'un chemin de fer souterrain qui est le passage le plus sûr à la ville secrètement enfouie des noctambules où les rues consistent en de larges couloirs et escaliers qui s'emboîtent les uns dans les autres en formant des paliers analogues à de petites places.

Je suis l'un de ces anachorètes perdus des sous-sols.

Des portes à doubles battants et à hublots donnent souvent accès à d'immenses salles de cinéma plongées dans l'obscurité et dont le seul élément visible est l'écran lumineux. On devine le reste, par l'intermédiaire d'une atmosphère compressante...

Dans cette ville souterraine, j'ai peu ressenti l'orientation subjective que je perçois à l'extérieur, dans les moments où je longe le rivage, les plages, ou que je domine, perché sur le talus littoral ou dégravissant avec prudence ce flanc ardu où croît l'aigu buisson ardent. En bas, je retrouve une vieille amie. D'ailleurs, j'en profite pour lui demander de ses nouvelles. Beaucoup plus tard, je changerai le fleuve qui traverse la ville où elle habite en une mer et une plage familières.


Pour l'instant, c'est une impression analogue qui m'arrête devant un portillon de fer, dans cette rue bordée de villas. Il s'ouvre sur un escalier étroit. Je dégravis encore. Il s'enfonce, s'arrêtant quelquefois à un minuscule palier, à chaque dizaine de marches ; il repart en sens inverse, toujours vers le bas, jusqu'à la piscine enfin découverte.

Plus loin, la vallée ; puis l'autre versant montagneux. Les bords du bassin, à présent : de hauts murs à élever autour d'une piscine à enfouir, en ne laissant qu'une place infime pour circuler sur son pourtour. Et l'on se retrouve dans la même atmosphère compressante. Je m'y suis glissé aussi, sans me différencier du cortège, jusqu'à ce que la porte se soit refermée sur une grande chasse sous-marine.

L'épaisseur des parois s'est dissoute en d'immenses tentures sombres qui cloisonnent le gymnase en recoins d'excitement pour la grande fête. Ils ont l'air de la préparer fébrilement, quand je les vois s'agiter de tout côté, puis disparaître dans ces corridors de rideaux. Je me dirige vers les vestiaires, où je resterai longtemps en regardant l'entrée qui donne sur le couloir d'accès au gymnase.

Je sortirai de là. Je traverserai la cour pour pénétrer dans les bâtiments.

À nouveau, de grands escaliers à gravir jusqu'au premier étage au moins. Un couloir au milieu duquel des portes à double battant donnent sur les escaliers. J'ai pu le parcourir dans toucher le sol. Là, j'ai rencontré une apparition qui fut familière dans un autre âge. Elle était entrée dans la classe, et je me souviens parfaitement de ce qu'elle a fait : elle s'est enfoncé dans le bras une fine tige de métal avec une petite boule à son extrémité. La petite boule est entrée dans la chair, comme un cran dont on a perçu le déclic étouffé. Tous l'ont regardée avec pitié, jusqu'à ce que les murs s'obscurcissent dans des couloirs étroits renfermant une atmosphère vétuste pleine d'une immuable curiosité.

À nouveau, quelques marches, un petit palier, des couloirs : une toile d'araignée brodée à volonté de cachettes à découvrir le long d'étages désaffectés à visiter avec la sensation de s'être élevé très haut au-dessus du niveau de la ville à laquelle on accède par un large vestibule à forte fréquentation.


Une fois dehors, dans ce quartier découvert sur un terrain de jeux, j'ai gravi les étages d'une bâtisse métallique livrée aux vents, et dont l'absence de murs me fait goûter avidement l'angoisse de l'insécurité, tandis que les autres continuent à se noyer dans les jeux.

Et moi, j'ai totalement perdu cette impression de curiosité vétuste qui hante un quartier, à l'est de la ville familière, dans de vieilles demeures à l'abandon, au milieu de jardins en friche depuis quelques millénaires.

L'une des rues biscornues où personne ne passe plus depuis longtemps m'a mené devant cette villa d'un autre siècle enfouie dans les ronces.

Je regarde à distance la jeune femme qui en sort et se dirige vers moi. De plus en plus près de moi. Deux lèvres immenses. Nous nous reconnaissons à quelques microns d'intervalle dans le frémissement de sa transe et la fraîcheur légèrement rapeuse de ses lèvres.

Gros plan deux lèvres qui s'entrouvrent et où je m'engloutis totalement. Elles ont renversé l'esquif sur lequel tu avais grimpé, épuisé jusqu'au moindre mouvement.

Tu reprends pied après avoir voyagé dans des lieux toujours reconnus, vers l'intérieur, dans une localité située sur un flanc montagneux, avec un jardin public en contrebas et, à droite, très loin au-dessous, une vallée la séparant du flanc qui lui fait face et où l'on aperçoit des blockhaus éparpillés dans les rochers.

J'ai dû descendre vers le lac tentaculaire par une petite route aménagée dans la campagne et qui le contourne entièrement.


À l'est, le véhicule a été bloqué par la neige. Je me souviens de l'itinéraire suivi et des embranchements, jusqu'au village où j'ai abouti. Dans la montée de la rue principale enneigée, je dépasse les cars arrêtés sur le bord gauche, les boutiques et le grand renfoncement du hall d'un cinéma où s'attarder devant les affiches placées très haut sur les murs intérieurs de cette boîte dont une face s'ouvre sur la rue.

Pour retrouver la ville indéfinie où rien n'est étranger, il suffit de s'engager dans une rue à la pente assez forte, qui glisse du côté droit de la rue principale. Le sentiment d'avoir quitté le village pour avoir accédé à la ville qui en est si éloignée apparaît en soi sitôt contourné le coin de la rue.

Le chemin inverse me fait retrouver aussitôt le village, puis la campagne. Un petit ruisseau s'écoulant sur le sol rocheux. On y arrive par un chemin de terre de fin de semaine. Descends du véhicule familial et, une fois franchi le ruisseau, tu te trouves en territoire ennemi, au milieu des fourrés où l'on devine la présence, à quelques mètres de nous, des Indiens de tous côtés et l'imminence d'une attaque violente. Une fuite à travers un sous-bois vert clair interrompue par le cours d'une rivière bouclée sur elle-même, bordée sur sa courbe extérieure par des falaises infranchissables et, à l'intérieur, un domaine isolé du reste du monde.

À nouveau, des Indiens, de tous côtés. Ils escaladent le mur, alors que je me suis réfugié dans ma chambre, dont ils vont atteindre la fenêtre. D'autres ont pénétré dans la maison. Je ferme la porte de ma chambre à clé, précipitamment, tandis que leurs cris accroissent ma panique jusqu'à la folie.

Le chemin inverse, par l'intermédiaire d'une villa située légèrement au-dessus d'une route de campagne, quand la porte va céder sous leur poussée


Une colline paisible aménagée pour les promeneurs, avec des escaliers et une allée qui progresse vers le sommet en rétrécissant sa spirale. Des parcs ombragés couronnant les monticules où des gens déjeunent sur l'herbe, et je me retrouve à l'ouest de la ville, après avoir dépassé les terrains vagues que tu as connus comme terrains de jeux.

Des campagnes du même genre, ou bien, si l'on poursuit la route logée entre deux colonnes d'arbres régulièrement espacés, on s'engage fatalement dans une rue sans issue à la courbe ascendante vers la droite, bordée de villas dont deux, en particulier : une où tu as vécu, précédée par celle d'un camarade que tu viens retrouver après une longue absence. Il t'est apparu sans que tu puisses le reconnaître, complètement défiguré par une maladie incurable. Tu le laisses comme s'il était mort et qu'un imposteur lui eût pris sa place.

Tu vas du côté de la piscine, dans une rue qui longe la falaise d'où l'on contemple la vallée, en bas, puis l'autre versant montagneux. Dans ce quartier de villas, tu es entré dans une maison blanche biscornue, au bord de l'abîme, avec des terrasses minuscules et des ouvertures donnant sur le vide qui, pendant ce temps, se comble peu à peu, et où l'on trouve à présent un immeuble en construction à visiter.


Sur l'un de ses balcons sans balustrade, je peux guetter le bâtiment voisin qui a remplacé la maison biscornue en s'entourant d'une pelouse et d'un chemin d'accès.

Je quitte le balcon pour l'intérieur, inachevé, dans le ciment grisâtre d'un palier obscur, devant l'escalier qui dégravit devant moi, tourne vers la gauche, puis continue sa plongée, et la cage d'ascenseur derrière moi, dans le renfoncement duquel je me cache en me fondant à son ombre, lorsque le bruit de pas devient perceptible à mesure qu'il approche.

C'est une jeune femme, tenant par la main une petite fille. Elles se dirigent vers l'ascenseur après m'avoir dépassé sans me remarquer. De dos pendant quelques instants, puis elles se tournent vers la porte à gauche.

Leur présence sur le palier semble attirer l'ascenseur, tandis qu'un pressentiment me révèle l'attente d'un point de douleur à l'ouverture de la porte.

Un rai de lumière qui s'élargit rapidement et les inonde de clarté. Je peux avoir d'elles une perception totale.

Elles regardent fixement l'intérieur de l'ascenseur, fascinées par l'horreur de la vision qui se présente à leurs yeux et s'y reflète en les transfigurant de sa gifle.

Je devine le pendu dans l'ascenseur, avant de voir par ses yeux deux êtres immobiles en face de moi.

Les deux battants se referment sur elles, tandis que l'ascenseur s'ébranle et m'entraîne dans sa chute.


Le village s'ouvre sur une petite place, en une légère montée, avec la tour, dans le coin gauche, où il faut monter pour guetter la fenêtre d'en face.

Elle n'est pas chez elle. Je sors de la tour, au niveau du sol pour entrer à côté, puis dégravir l'escalier en colimaçon encombré d'hommes et de femmes à chaque palier, de chapeaux accrochés aux porte-manteaux, et de musique dont le volume emplit les murs blancs crépis qui s'incurvent vers la gauche, jusqu'au palier ultime qui se prolonge en une salle bondée où je la cherche en vain. Je quitte le village.

La route passe sur le sommet de la colline d'où l'on aperçoit une ville au bord de la mer : en parcourant les canaux qui la sillonnent, je la rencontrerai avec son fils et son mari. Me reconnaîtra-t-elle ?

Pour le moment, c'est en suivant les rails qui longent la côte en direction de l'ouest que je compte rejoindre mon point de départ. Au-dessus de la voie ferrée, l'autoroute s'engouffre dans la montagne en une fourche incurvée dont le tunnel engloutit le sommet.

J'ai rejoint mon point de départ après avoir franchi le petit pont vétuste placé entre la mer et la murette de pierre d'un jardin du siècle dernier, m'engageant à nouveau dans la rue biscornue et ébréchée qui y débouche, et où personne ne passe plus depuis longtemps.

Une maison de retraite désaffectée où nous nous sommes amusés à nous faire peur avec des guenilles de clown, mais nous sommes partis lorsqu'il a fallu nous tuer avec les poignards dans un lac de sang.


La ville. Une place avec des escaliers en plongée sur la rue où s'insère la poterne du temple du savoir, puis l'ouest de la ville et les terrains vagues que tu as connus comme terrains de jeux et au milieu desquels je traverse de vieux immeubles de briques rouges à l'abandon, comme des manufactures de l'Ancien Style.

Je les reconnais. Je sais que, derrière, on rejoint la rue et l'école. C'est là que j'ai passé une partie de mon existence qui doit se situer dans mon enfance. J'en suis presque convaincu, bien que tout cela remonte très loin — comme les manufactures de l'Ancien Style...

Plus près de la mer, des immeubles en construction. D'autres récemment achevés. L'un d'eux où j'ai pénétré jusqu'au dernier étage : une porte terminant l'escalier, puis une pièce bourrée de livres, avec un vieil homme assis. La bibliothèque est réservée aux habitants de l'ensemble.

Redescends. Maintenant, tu aperçois d'autres immeubles par une fenêtre grillagée du rez-de-chaussée et celui que tu as visité s'est lui-même transformé.

La courbe fend la cité aux murs, laiteux comme des pertes, en forme d'immenses yeux plans sur les multiples facettes desquels miroitent des soleils en une vue plongeante. Je te regarde sortir de l'immeuble d'en face depuis la fenêtre de ma chambre.

Au bout de la cité, quelques petites boutiques sans étages où l'on vend des magazines, des papiers buvards ainsi que des bonbons, et où tu restes longtemps à contempler leurs trésors. Deux murs de verre avec une porte indifférenciée.

Une rue à traverser, puis les terrains vagues, en délaissant les détours pour un raccourci.

Plus près de la mer, des immubles en construction. D'autres récemment achevés. Des terrains vides sillonnés de rues nouvelles.

Je sors par un vestibule d'une parfaite finition, aux vitres pures et à l'escalier net. À la main, le livre que j'ai cherché dans la bibliothèque et que j'ai subtilisé sans alerter le gardien. Alice au pays des merveilles.


La route du littoral, avec une baraque fermée où l'on aurait pu s'arrêter, puis la plage et sa végétation rabougrie. La mer flotte en paix sous la lumière. Un voyage par-dessus l'étendue liquide. Vers la droite.

À l'ouest, un nouveau rivage perpendiculaire au précédent. C'est une plaine marécageuse que la plage sépare de la mer. J'y suis arrivé après avoir dépassé les arbres des dernières dunes. Au-delà, près du rivage, un petit village sans que le moindre chemin y mène. Cela semble inconcevable. Mais ce n'est pas possible ! Mais c'est invraisemblable ! Comme cette route de montagne qui, plus tard, s'arrêtera à la porte d'un vieil hôtel perdu sur un flanc et tenu par trois vieilles femmes. Ainsi que cette mitraillette que j'y trouverai, posée contre le mur de la cuisine. Aussi inquiétant que ce groupement de maisons coupées du monde. Je ne pourrai y accéder que par un changement d'optique.

La mer est à droite, à présent. J'avance, au milieu des marais, sur une étroite bande de terre. Des habitations au bord des flots. Apparemment récentes. La mer borde la première sur deux façades.

Progression lente vers l'intérieur. Les espaces entre les immeubles du rivage se comblent, et maintenant il ne reste que quelques taches de la cour encore à découvert. Quelques pas jusqu'au bâtiment le plus proche, avec la sensation horrifiante que tout ce que j'ai connu va disparaître dans le courant froid et glissant qui enserre mes chevilles avant que l'eau ait complètement envahi les terres. Derrière moi, jusqu'à l'infini, il ne subsiste sans doute plus rien.

Dans la maison, il n'y a personne. Je gravis l'escalier jusqu'à la première chambre. De la fenêtre, on aperçois la mer. Je n'avais jamais remarqué. La ville s'est presque entièrement désagrégée. Il suffit de pousser les volets : les deux battants s'éloignent sans bruit, ils se détachent et vont se noyer chacun de leur côté, si loin que j'ai peine à les apercevoir encore flotter dans l'apesanteur.

La mer est à présent au pied de la maison. Elle l'entoure et la serre jusqu'à l'étouffement. Nous sommes isolés et il ne reste plus rien de la ville, même pas des ruines.

Rien qu'une étendue liquide et corrosive.


J'y suis. Comment n'ai-je pas pensé plus tôt que tout se passait sur ce petit talus littoral, avec sa voie ferrée entre les rails de laquelle je me retrouve, après l'avoir suivie longtemps, puisque j'ai l'impression d'avoir laissé très loin des images dont je ne peux plus me souvenir, maintenant que j'ai rouvert les yeux.

Toujours la mer, la plage, avec les cabines et les baraques. La route entre les deux talus de sable, puis la voie ferrée sur le talus intérieur.

Traverse. Franchis le premier monticule.

On arrive sur la plage près d'un amas de blocs s'avançant de quelques mètres dans la mer.

Dans le coin qu'il forme avec la plage, je retrouve une vieille amie. D'ailleurs, j'en profite pour rester un peu à me reposer. À ce moment, je ne sais encore que bientôt je changerai le fleuve qui traverse la ville où elle habite en une mer et une plage familière qui s'élargit à gauche, après m'être égaré dans les rues qu'elle connaît.

Progression sur le sable. J'y croise des gens. Certains d'une autre période. D'autres que je n'ai certainement jamais vus, même en poursuivant ma route dans l'étendue liquide, puis la crique où je reprends pied, plus isolée, avec un reste de sable où tu as grimpé pour t'allonger, épuisé jusqu'au moindre mouvement, et, au-dessus, l'ouverture de la grotte parmi les rochers de la falaise. Un couloir qui descend sans le moindre clivage vers le vide où l'on où l'on est entraîné.

Je me souviens que tu y courais avec ta mère et que tu as pu t'arrêter au bord de l'abîme juste à temps pour appeler ton père quelque part dans la crique ou sur sur les rochers qui la surplombent. Que s'était-il passé avant ?


Le chemin inverse. La grotte aboutissant sur le couloir en ciment pour un long moment. Plus haut une traverse dans son prolongement exact donnant sur plusieurs rues perpendiculaires.

Tes cousins couraient encore avec toi, à ce moment-là, depuis le début de cette venelle en pente où débouche une sortie de cinéma dont l'entrée principale se trouve dans la dernière rue transversale.

Nous avions pénétré dans l'amphithéâtre plongé dans l'obscurité et dont le seul élément visible est l'écran lumineux. À droite de la scène, j'ai découvert l'issue, après m'être glissé au travers d'une atmosphère compressante, jusqu'au couloir où je me retrouve.

Il me semble alors être déjà sorti de la sorte d'une salle immense où deux films différents se déroulaient simultanément sur deux murs opposés. J'avais gravi les rangées de la première moitié jusqu'au sommet depuis lequel je pouvais assister aux deux spectacles pour dégravir les rangées de la seconde moitié jusqu'à l'issue, à droite de la scène, et errer dans le couloir clair encombré de passants, à chaque palier, puis dans un escalier ascendant qui poursuit son clivage vers la gauche.

Les parois blanches ont fait place à des murailles rocheuses où la lumière filtre à travers les ouvertures qu'on a pratiquées dans le flanc de la montagne au bas de laquelle on aperçoit, très loin au-dessous, les gorges d'une rivière qui nous sépare de l'autre versant.

À l'intérieur de la taupinière, ta mère et toute ta famille cherche ton père qui a dû s'égarer dans les couloirs, et toi, que les blockhaus éparpillés dans les rochers d'en face captivent, comme des lieux toujours reconnus, souvent vers l'intérieur, mais quelquefois sur le rivage, comme la casemate où l'on s'était réfugié et qu'ils avaient vainement essayé de prendre d'assaut.

Dans un couloir de la taupinière, une femme fait un numéro de mime sur un grand lit, à l'intérieur d'une cloche de verre. Je la regarde avec l'impression de tout comprendre, comme si je voyais réellement ce qui se passe. Il est question de son fils qui est à côté d'elle, dans la chambre de cet appartement, à l'un des étages élevés de l'immeuble, mais quel est donc le rôle de ce jeune mendiant que j'aperçois debout à droite du lit ?

La montagne s'adoucit vers la vallée, dans la campagne où ils ont organisé les jeux avec les enfants au milieu desquels je retrouverai une jeune femme sur le seuil d'une grande maison occupée à les surveiller dans le pré, puis dans une roulotte, jouant avec eux ou recousant le tablier d'une poupée sous le regard attentif des petites filles.

Je la rencontrerai plus tard en parcourant les canaux qui sillonnent une ville, au bord de la mer.

À la casemate du rivage, on a finalement réussi à les tuer tous quand ils ont pénétré à l'intérieur, nous croyant à court de munitions.


Depuis le petit talus avec sa voie ferrée entre les rails de laquelle je me retrouve quand j'ouvre les yeux, j'aperçois le motel où je suis allé prendre une chambre et d'où je sors pour me diriger vers le village côtier par la route du littoral.

Une place découverte inondée de soleil, puis des petites rues sombres. Un étalage de boîtes métalliques contenant du cacao, que je reconnais pour les avoir vues dans une partie de mon existence qui doit se situer dans mon enfance. Introuvables partout ailleurs qu'ici, où le temps arrive avec vingt ans de retard par le train qui longe la côte et qui restera bloqué un peu plus au nord, dans cette rue sans issue, après avoir dépassé la boutique d'un marchand de chaussures et ma tentation d'en dérober.

Le train arrive enfin à la grande ville au milieu d'immeubles immenses, d'abord, sur les frontispices desquels je déchiffre les inscriptions latines, jusqu'au port qu'on domine, ensuite.

Un paquebot, en particulier : si proche qu'on pourrait l'aborder sans la moindre difficulté et accéder au premier étage de cette ville, à partir duquel on s'élève de plus en plus, progressant vers l'intérieur, s'éloignant de la mer surplombée par la grande courbe qui est, en fait, le niveau inférieur ultime avant celui du rivage, atteignant maintenant une ruelle fleurie qui longe la corniche, avec, juste au-dessous d'elle, le temple du savoir du niveau supérieur.

On y glisse par une allée en pente depuis la ruelle paisible bordée de villas. La petite porte une fois franchie, on est pris dans la foule des aspirants qui se pressent vers des directions déterminées, au point qu'on doit se laisser entraîner par les salles bondées où ils tiennent leurs réunions. J'entrevois parfois un ami d'une période indéfinie, assis dans l'une des pièces, s'efforçant d'interpréter les textes sacrés. J'ai pu me dégager de l'agitation confuse qui règne en ce lieu en empruntant un escalier qui s'enfonce en sens inverse sur la droite du couloir en pente et me retrouver seul à explorer le labyrinthe devant la porte du laboratoire.

Cinéma permanent

De l'autre côté, une salle des machines où tous les itinéraires sont programmés. Si familière que l'on peut s'y reconnaître avec la conviction qu'il suffit de la détruire pour dissoudre à la fois les chemins qui y mènent et les illusoires issues possibles.

Pour l'instant, il se trouve que l'on délaisse cette porte comme celle d'un laboratoire photographique, pensant n'y trouver que des appareils de prises de vues avec des agrandisseurs et des projecteurs, ignorant la présence, dans l'un des murs de cette pièce, d'une ouverture destinée à laisser le passage à l'angle de lumière provenant d'une lanterne magique jusqu'à la salle en contrebas vers laquelle je me dirige pour assister à la suite des films différents se déroulant simultanément sur plusieurs murs, malgré le pressentiment de tout mélanger à brève échénace, d'autant plus que le héros s'incarne à chaque fois dans le même acteur à côté d'autres partenaires aux rôles similaires

D'un côté, un dictateur tirant à l'arc dans un groupe d'hommes qui courent sur la plage et dont l'un s'écroule sous l'atteinte, puis des images d'enfants tombés dans leurs mains, tandis que, dans la forêt, on prépare le jour de gloire, auprès d'un arbre déchiré par l'encastrement d'un objet métallique fuselé, sur un chant anarchiste en fond sonore interprété en latin par un présentateur.

D'un autre côté, c'est au jeune homme qui représente le héros de mettre sa ville en état de guerre pour activer la révolution, tirant sur quiconque dans la rue avec sa mitraillette, en arrivant presque à lancer des bombes et à dire à ses familiers que c'est le seul moyen pour que chacun se sente visé, puis touché, et réagisse !

Pendant qu'il prend son bain, on assiste à la longue conversation téléphonique entre sa mère et un psychiatre, sous le couvert du secret professionnel, révélant son hésitation à mettre en traitement ce fils qu'elle croit fou, mais qui entend tout de ses paroles.

Pendant ce temps, en préparation au sommeil, le père s'occupe à fixer un cheveu sur la porte et son cadre pour ne pas être dérangé. Une vaine sonnerie de téléphone durant laquelle il se déplace vers la chambre de son fils dans l'intention de le tuer, mais y trouvant, avec une réaction de surprise, sa femme qui s'étonne de ne lui voir en mains qu'un couple de fourchettes et de couteaux, ce qui ne correspond pas au nombre d'occupants de la maison... d'où leur éclat de rire complice qui couronne la scène !

Dans la cuisine, où la mère est allée chercher les couverts manquants, s'élève un cri terrible mêlé de bris de verre et de vaisselle, juste avant de voir le fils en sortir lentement, malade mental qui arrive péniblement à articuler sa phrase : « Elle apportera l'eau dans les vingt-quatre heures... » Mais a-t-il vraiment tué sa mère ?


À un entretien avec une personnalité politique, on annonce clairement la guerre pour un temps très proche : il s'agit d'un document intitulé La Grèce, c'est de la Grèce, où, sur un champ de crimes, un blessé sourit à l'approche de l'héroïne qui, après l'avoir aidé à se relever, tire sensuellement de sa gaine un poignard pour lui trancher la gorge, jusqu'à ce que la tête du soldat roule à terre.

Ou d'un western où il est question d'Indiens et qui me rejette dans le bois nain de Lockwood, où les arbres ont été remplacés par des arbustes à hauteur dépaule. Dans ce lieu où convergent les jeunes mendiants, on ramasse trois petits livres rouges détrempés, près d'un foyer éteint, provenant peut-être de cette librairie où l'on cherchait un ouvrage de Mao Tse Toung parmi ceux consacrés à la méditation bouddhique, y découvrant un cahier couvert de taches sur La Pratique, écrit de la main maladroite d'un enfant, mais délaissant la statuette du bouddhiste-léniniste et des livrets éducatifs — parmi lesquels La Ferme — pour de grandes affiches annonçant la conférence d'une de mes connaissances, patronnée par l'Éducation d'État, qui traitera des grandes égides et dont le titre est un avertissement à certains partis pris politiques.

Parmi ces jeunes gens disséminés dont on assiste au réveil, tu chercheras ta mère, que tu trouveras finalement près du point d'eau aménagé.

Retour

L'itinéraire passe par cette vue d'immeubles et tours ultramodernes d'une cité vierge, immaculée. Au travers, la route, sans rien d'autre, pas même des affiches publicitaires vantant la propreté incomparable et l'agrandissement de l'espace vital des anciens bâtiments grâce à l'ajout d'avancées en plaques métalliques orientables, génial changement qui a bouleversé complètement la physionomie du quartier dont on admire la salubrité récemment acquise, pénétrant même dans un appartement par un balcon du rez-de-chaussée pour s'enquérir de la satisfaction de la personne qui l'occupe.

Dépassant les bâtisses originelles, on en découvre d'autres entièrement modernes, bien plus basses, ne dépassant pas trois étages.

Le chemin inverse, par la courbe qui fend la cité, la rue à traverser, puis les terrains vagues jusqu'à la route du littoral, avec une baraque aux volets condamnés par les planches que son propriétaire aura fait clouer.

La piste se poursuit jusqu'à la mer, où des insensés s'enfoncent avec leurs véhicules, s'élevant sur des vagues d'une dizaine de mètres de haut, pour obliquer à droite, vers l'ouest, au large de la corniche couronnée par une route ébréchée, sinueuse et si étroite que des éboulis ont pu la recouvrir entièrement. On ne peut plus qu'escalader les rochers, où les lames parviennent même à t'atteindre, alors que tu protèges de ton mieux un cahier et que les gens, au-dessous de toi, essaient d'échapper au déferlement des flots qui ballottent la grande péniche aménagée, un peu plus à l'est.

Derrière une baie vitrée, on se trouve posté à observer le phénomène depuis cet immeuble administratif aux bureaux diversifiés — celui, par exemple, où l'on cherchera vainement le ticket nominatif permettant d'accéder au secrétariat approprié : réduit à remplir une fiche nouvelle, on sera cependant interrompu par l'affolement général. Sur le conseil de son père, qui a dû errer jusque-là, on se rallie à la foule en panique qui se précipite vers les issues, mais on sera arrêté, en bas, par le spectacle du sang qui filtre sous la porte. On devine la nature terrifiante de la pluie, de l'autre côté, tandis qu'aux étages on contemple le déluge presque horizontal devant la large baie vitrée donnant sur la mer et, par-delà l'étendue liquide, à l'ouest, sur un nouveau rivage perpendiculaire au précédent.

Là, les bâtiments sont reliés les uns aux autres par des paliers livrés aux vents, où l'on goûte avidement à l'appel vertigineux du vide ; en bas, des piliers de béton servent de pilotis à ces constructions surélevées. On parcourt l'escalier extérieur jusqu'en haut, animé par un souffle constant de curiosité tel qu'il ne laisse aucun recoin inexploré, comme ce réduit où sont confinés certains membres de la famille paternelle. Courant sur les paliers bordés par le vide, tu recherches ton frère dans les encastrements habitables, convaincu cependant d'arriver trop tard pour l'empêcher de sacrifier à sa folie du feu, autodafé où il disparaîtra lui-même sans que l'on puisse vraiment savoir ce qu'il sera devenu dans l'intervalle, en ce trou de la conscience qui aboutit au sortir de l'impasse.

De cette maison communiquant avec une boutique de chaussures jusqu'à l'emballement du véhicule engagé sur la voie d'un autoroute crépusculaire, on croit reconnaître la direction de la ville indéfinie, passé le passage à niveau, à sa grande fourche à deux montées courbées sur la gauche. L'artère principale est le prolongement de l'une d'elles, avec ses galeries et ses grands magasins luxueux.

Monte au premier étage de celui-ci. Découvre, sous des vitrines verrouillées, des livres échantillonnés depuis les formats d'un pouce à ceux d'une brasse d'envergure. Écarte les rideaux formés par les manteaux de fourrure. Contemple, depuis la balustrade d'un balcon intérieur, une vaste garde-robe déserte richement enluminée, dans son entière consécration à la haute couture. Deux montées d'escalier s'y rejoignent.

Le volume se rétrécit jusqu'à rappeler la cage d'escalier de cette vieille maison où une plate-forme parcourait les quatre faces de l'espace intérieur, colonne d'air centrale d'une densité si opaque qu'on pouvait à peine distinguer le plus proche des étages en contrebas. Au-dessous, la profondeur devenait vite impénétrable, mais c'est de là que tu émerges, montant vers un renfoncement où s'inscrivent les portes de l'appartement où se sont réfugiés tes cousins et toute ta famille maternelle.

Dans la pièce qu'on t'a réservée, tu t'abandonnes au moelleux des coussins qui la jonchent, près de la fenêtre qui donne sur la rue et sur l'atelier rouillé d'en face.

La porte de la chambre ouverte, on traverse le hall carré, avec un coup d'œil dans la salle de séjour et vers les huis clos des chambres sur le pourtour.

À l'étage inférieur, ta glissade sur la rampe aboutit dans un large hall d'où l'on peut sortir par deux issues opposées.

L'une s'ouvrant sur un jardin intérieur resserré entre deux murs en angle droit et la bâtisse elle-même, sur les deux autres côtés, avec la terrasse surélevée à laquelle on accède par un étroit escalier grisâtre : dessous, un local inutilisé, au niveau même du sol, où gît la petite pelle de plastique rongée par la pluie, que les bords relevés font ressembler à la benne rouge du camion miniature renversé sur le flanc. Dépasse la terrasse, dans un déplacement du regard vers la droite, jusqu'à la fenêtre de la dernière des chambres en enfilade, celle où tu cherches vainement la caisse renfermant les jeux et les figurines, avant de les retrouver, au premier étage, sous la pente d'un escalier dont tu enfourches la rampe pour glisser jusqu'en bas, dans le large hall d'entrée aux deux issues opposées.

L'autre, plongeant sur un jardin extérieur, par un escalier de cinq marches de marbre en élargissement pyramidal. Contourne la maison jusqu'à la pente, soutenue par un mur de pierre, qui se désagrège autour de ce terrain en déclivité, vers la route qui traverse le village, depuis la colline jusqu'à la campagne. C'est là que tu débarques du train, pour retrouver la maison où tu as passé une partie de ton existence qui doit se situer moins loin dans ton enfance.

Un arrêt, sans que la moindre gare le justifiât. Quelques jardins potagers enclos de palissades en rondins. Puis l'étroite route à suivre pour arriver au village, par le petit pont qui enjambe un cours d'eau, précédé, à droite, par un terrain en friche où me conduit la jeune fille rencontrée au bord de la route. Cet homme, derrière nous et ces enfants peuvent-ils sensément croire qu'ils pénètrent dans un jardin public ?

Maintenant, une voiture s'immobilise, tandis que je reconnais les deux êtres qui s'en extraient et semblent se mouvoir vers moi. Moi ? j'essaie de me dérober parmi les arbres, me coinçant dans les ramifications d'où j'aurai le plus grand mal à me dégager, quand je m'apercevrai avec épouvante qu'un écheveau de reptiles se dévide autour de moi pour se répandre dans les rues que je devrai précisément emprunter et s'accrocher aux murs des pavillons, aux grillages ou aux branches qui en saillent, jusqu'à cette demeure enfin découverte et dans laquelle je pénètre. Le jardin, derrière, est devenu si étroit, à cette heure ! Juste quatre pas avant de retrouver le cerisier dont les ramures, jadis profuses, ont été sauvagement sectionnées depuis, mes gestes de l'escalade désorientés par la disparition des points d'appui. Dans la maison elle-même, on se surprend à chercher la femme déjà guettée d'une tour opposée à sa fenêtre, dans le coin droit d'une petite place aux arcades, après une légère montée, à l'amorce d'un village sans le moindre rapport avec celui qui occupe la conscience immédiate, stabilisée devant la chambre du grand-père, point focal où débouche l'un des accès secrets à la taupinière, une porte dérobée dissimulée dans l'un des murs s'ouvrant sur des escaliers de bois suspendus dans un espace enténébré.

Plus bas, la plongée se poursuit sur des marches plus solides, malgré l'usure des pierres, alors que les voûtes s'élèvent au-dessus de toi qui t'enfonces toujours davantage dans cette crypte, jusqu'à ce que l'escalier s'engloutisse dans une eau croupissante recouverte de plantes enlacées qu'il faut écarter pour découvrir, après immersion totale, une pièce où les degrés s'effacent après un dernier coude, à l'angle du mur, en face d'une cheminée semblable à un puits inversé. La respiration devenue impossible apparaît inutile, à présent que l'on n'éprouve aucune gêne à s'en passer et que l'on évolue comme en un milieu familier parmi les tiges aquatiques qui strient la salle d'obliques vertes enchevêtrées.

Nous avions déjà descendu les couloirs en hélice de ce château avec mon véhicule, jusqu'à cette station service, en bas, où j'avais aperçu, devant moi d'abord, mon père attaché à faire vérifier la pression des pneumatiques de sa camionnette  dans le rétroviseur, ensuite, de grands signes du même, m'invitant à faire contrôler les miens.

Puis le chemin s'enfonçant entre deux champs : celui de gauche, surélevé, sur l'accotement duquel je me gare, derrière la fourgonnette déjà en place du père, à proximité de la chapelle consacrée à une sainte, dont un incunable déployé nous enseigne l'identité. un chapitre richement enluminé nous révèle la présence de son sépulcre, avant la découverte funeste de son squelette, gisant sur le sol, au fond de la nef, par une cousine qui s'enfuit en criant et qu'il faudra retrouver avant de regagner nos véhicules, dont la place aura changé entre-temps ! Pourquoi ne pas soupçonner aussitôt les deux extra-terrestres humanoïdes de petite taille dont on nous a parlé le jour même ?

Aussi inquiétant que la présence de cette automobile, garée sur le chemin, que nous n'avions pas remarquée à l'arrivée.

Pendant que tu remontes l'hélicoïdale du château, tu croises avec difficulté mon véhicule qui suit la pente et que tu contrains à s'arrêter, voire de reculer, pour te permettre d'avancer. Un long moment de manœuvres d'autant plus laborieuses qu'elles se réitèrent aussitôt, pour le garçon et la fille en ascension derrière toi, couple arrêté par la suite par deux hommes qui, leur suggérant une erreur d'itinéraire, les pousseront dans un goulot abrupt. Ces individus odieux te laissent même entendre qu'ils les ont projetés dans la « chambre ardente », que tu imagines comme un ensemble de salles d'enfer aux multiples foyers inextinguibles : tu les y basculeras à leur tour, pour qu'ils se consument dans cette fournaise, avec l'insoutenable mémoire de leur acte infâme.

De mon côté, le texte d'une miniature accrochée sur un pilastre accapare mon intérêt toujours porté au décryptage des inscriptions latines, et renouvelé de salle en salle, jusqu'à celle du niveau inférieur ultime ; là, une femme est occupée à vendre des farces et attrapes exposées sur un tréteau où je remarque cette pseudo-boîte d'allumettes, dont l'ouverture permet au ressort qui s'y trouve comprimé de se détendre lui-même, ainsi que l'atmophère naguère anxieuse, parcourue sur-le-champ d'intenses courants d'hilarité générale.

Un homoncule en matière plastique souple et translucide m'attire davantage. Les autres s'intéressent plutôt à des grappes de raisin factices aux nombreux et variés rebondissements. Comment se douter que l'on ne peut plus se débarrasser du jouet acquis sans encourir de grandes calamités, et que la seule possibilité accordée à l'être qui s'est laissé piéger, c'est d'échanger l'objet initialement choisi contre un autre de même valeur magique ?

L'homme qui se tient debout dans le coin de la salle, et qui a une canne à la main me le fait comprendre en un regard.



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Marcelin Moine, Nonlieu, 1974-1975.
© Éditions Magis Optis, 1975.