MANOUNA ORTI

Le Grand Art

S'affranchir des limitations humaines est tout l'objet de ces recherches : je me porte de place en place, partout où des fragments de l'enseignement peuvent avoir été dispersés. Je les regroupe, collationne, je tente d'en restituer la chronologie, j'étudie avec diligence tous les recoupements. Je les déchiffre avec la certitude que ce sont des copies de manuscrits archaïques traitant de l'art royal, cette pratique de la création pure qui permit la rédaction des livres sacrés.


Jour faste ! Les connaissances sont encore conservées, j'en ai la preuve, et la bâtisse initiatique rigoureusement à la position définie par les textes, le plus souvent sous le couvert de tables astrologiques. Les cartes dont je me sers ressemblent d'ailleurs étonnamment à des cercles zodiacaux sophistiqués.

On arrive par le chemin de fer qui longe la côte, au milieu d'immenses édifices sur les frontispices desquels on peut encore discerner quelques inscriptions.

Assise dans mon compartiment, je suis plongée dans un état mental d'une vacuité et d'une réceptivité sans précédent, et cette absorption s'amplifie au point de me fondre au complexe environnement sonore d'un train vibrant sur place, lequel se révèle d'une richesse inattendue de rythmes et de combinaisons harmoniques et, dans sa nature propre, se dégage de tout référent ; ce niveau de conscience est ressenti comme une plénitude de l'art et de l'être.

Des plates-formes d'une blancheur immaculée dominent la mer et forment des paliers qui s'étagent très haut, jusqu'à ce sentier paisible et fleuri, sur la corniche la plus élevée. En léger contrebas se dresse le temple du savoir ; on y accède par une passerelle en pente. La poterne une fois franchie, on emprunte les degrés d'un raidillon qui s'enfonce sur la droite d'un couloir.

L'escalier en hélice et les paliers d'accès, aux couleurs symboliques, correspondent aux descriptions. Quant au cœur de l'architecture, il recèle un berceau translucide où repose une figurine d'argile. On ne peut la regarder qu'intensément. C'est là que tout se passe. Là, j'ai eu la révélation d'une vérité fondamentale sur la nature de l'œuvre : « La matière ne se transmue en or que si l'on transmue ses yeux en un cristal très pur. »

Si la qualité du regard ou de l'écoute véhicule l'esprit de l'Art, si la perception crée l'œuvre, j'ai le sentiment qu'une perception pure, directe, la libérera de la pesanteur humaine.



Au-delà des portes vitrées d'un amphithéâtre, on retrouve la campagne, les collines, le maquis, que sillonnent en tous sens des pistes où s'accomplissent les allées et venues des aspirants, a priori sans but : déplacement d'une lenteur extrême, sans cesse recommencé, yeux mi-clos, mains jointes. Le silence des lieux est juste troublé, toutes les deux heures et vingt-quatre minutes précisément, par trois vibrations sensibles de l'air, non localisables, espacées de toute la durée de leur résonance. À ce moment-là, d'autres disciples, obéissant à une loi tacite, remplacent les premiers sur les sentes.

La montagne, qui forme une avancée sur la mer, offre de nombreuses excavations où demeurent les solitaires. J'en ai pu voir certains, figés dans leurs postures. Je passerai cette première nuit dans l'un des trous rocheux.



Le soir, quand le reste s'arrête, on perçoit le tintement lointain des cloches d'un troupeau. Différentes notes s'intercalent, imprévisibles dans leurs accents, leurs hauteurs, leurs durées ; elles s'interrompent devant des silences démesurés, forçant l'écoute à pénétrer la trame d'air où s'exécute la mélodie inouïe de la pièce musicale la plus parfaite. À quel stade du jeu de sonorités se trouve l'œuvre ? À sa source, évidemment, le mouvement des animaux obéit à d'autres causes, mais sa réception attentive par l'esprit de l'art, seule, lui en confère le statut.



L'amphithéâtre est comble, cette fois. J'en profite pour me noyer dans le nombre et assister, clandestine, à l'enseignement, dispensé sous forme de projections cinématographiques comportant des arrêts inexpliquables, des plans fixes de longue durée ou de courtes scènes bouclées sur elles-mêmes, forçant le regard à pénétrer l'image. La bande-son est entrecoupée d'enregistrements de bruits familiers qui, pour ma part, bénéficient pour la première fois d'une écoute musicale — ronronnement d'un train en gare, cloches d'animaux tintant dans le lointain...



Étrangement, j'ai l'intuition que les propos de l'enseignement, non formulés, ne s'adressent qu'à moi. Je prends des notes hâtives, griffonnées plus ou moins lisiblement, afin de fixer les pensées qui naissent spontanément au cours des projections :

« Tout phénomène du réel est notre matière première inviolable ; l'observateur capable d'y fixer son attention attribue à cette image mentale une puissance supérieure. Une pratique plus ouverte expérimente ce regard sur les moindres combinaisons événementielles que le quotidien met en jeu et y détaille la disposition des éléments entre eux dans la construction de sa vie. » Il n'est point surprenant que ma propre vie apparaisse véritablement comme l'agencement subtil des scènes d'une pièce très élaborée et aux multiples rebondissements. Les ressorts, la ligne directrice et l'aboutissement de l'intrigue m'avaient échappé dans l'action, mais se révèlent ici, en ce moment, quand je considère les situations antérieures ; leurs contradictions apparentes, les changements inopinés de direction, les échecs ou les obstacles imprévus trouvent leur raison d'être dans la logique implacable d'une admirable progression dramatique, me faisant devenir moi-même consciente de mes propres comportements, du jeu naturel de ma propre composition, d'instant en instant, au moment même où elle se crée.

« Il faut que l'œuvre recouvre exhaustivement le réel. » Jusqu'alors, j'avais été gênée par certains parasites mentaux, commentaires critiques, voire dispersions. « Il convient maintenant d'intégrer ces parasites à la contemplation, sans discrimination, parmi toutes les constructions qui se présentent à la conscience. »



Aujourd'hui, je me suis introduite dans une vaste galerie de miroirs où se place l'exposition de l'œuvre. Le regard des visiteurs s'incorpore naturellement à la production présentée, qui sont les miroirs eux-mêmes. La surimpression des messages sensoriels et des réactions mentales ou émotionnelles est un complexe étonnant à observer : on sent clairement une ouverture se créer en soi, les engagements extérieurs perdre de leur consistance — tout est si net ! Plus rien de ce qui se passe en ce point de l'univers que je suis n'échappe à l'esprit. L'attention, qui s'est définitivement établie, n'a plus d'autre jouissance que de se contempler, de se nourrir d'elle-même, consciente d'être consciente de chacune des phases dont l'ensemble compose les mouvements qui conduisent ce corps de place en place, vers le cœur de l'édifice.

Quelle sera ma part, à présent, dans le grand œuvre ? Toute mon occupation désormais est de sourire tendrement au-dessus du creuset qui m'habite et que je berce en me berçant moi-même doucement, comblée par cet être naissant, homunculus dont mon regard intime ne perçoit plus que l'or.




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Manouna Orti,
traduction de l'esperanto : Marcelin Moine
© Éditions Magis Optis, 1980.