MANOUNA ORTI

Le Montreur d'images

I. Perspectives  révolutionnaires

Àl’est, le véhicule a été bloqué par la neige. Je me souviens de l’itinéraire suivi et des multiples embranchements le long de cette étroite route de campagne à flanc de colline, toute bordée d’infimes jardins potagers grossièrement enclos de palissades en rondins, jusqu’à ce village enseveli où le car s’encastrera définitivement dans une congère, sur le bord gauche de l’axe principal encombré par les épaves d’autres compagnies.

Le soir s’infiltrait déjà dans la montée incurvée de la rue centrale, très encaissée et entièrement revêtue d’une formidable couche de glace boueuse qui, durcie par un constant piétinement, en rendait l’ascension extrêmement ardue pour le voyageur issu du dernier convoi immobilisé. Les guirlandes d’ampoules bariolées, s’illuminant au fil de sa progression, parurent le guider d’instant en instant.

Il délaisse ainsi les boutiques richement décorées pour les fêtes et le grand renfoncement d’un hall de cinéma où l’on eût pu s’attarder devant les affiches placées très haut sur les murs et parvient au niveau d’une venelle déserte qui s’enfonce à droite et dont la chaussée, invraisemblablement, demeure vierge de toute trace de neige, lui suggérant une échappée possible à l’agression pénétrante de l’air glacial — sous le toucher duquel tout son corps se crispe — et l’engageant dans sa pente ; on ressent aussitôt, en effet, une caresse tiède, accueillante, qui effacera sous peu le rictus congestionné de ses traits.

Les lumières colorées de la rue passante qu’on vient d’abandonner ont soudain perdu de leur éclat, désormais voilées et lointaines : le sentiment d’avoir quitté le village se manifeste sitôt contourné le premier carrefour, faisant place à la certitude d’avoir accédé, paradoxalement, à une ville à la fois familière et indéterminée. On prévoit que l’on va atteindre une large esplanade au fond de laquelle doit se situer l’hôtel où passer la nuit : la voici, sans surprise, telle qu’en son attente — quadrangulaire, très dégagée, avec ses quelques arbres et ses panneaux d’affichage —, flanquée de bâtiments à deux étages. Parmi eux, celui, encore éclairé, qui m’accueillera.

Cette fenêtre au premier palier, justement : sans doute celle de ma chambre. Je serai allongé sur un lit à armatures métalliques, douché d’une lumière crue, envahi par une vague de chaleur qui me rendra insupportable ma chemisette légère même et m’enjoindra de me redresser, tant la moiteur des draps me dégoûtera, pour ouvrir davantage la baie vitrée qui donne sur la place, quadrangulaire, très dégagée, avec ses quelques arbres et ses panneaux d’affichage, quasi déserte s’il ne venait d’y apparaître cette silhouette peu définie surgie de l’une des rues du fond et se dirigeant vers l’hôtel, avec peut-être un regard vers ma fenêtre, au premier étage, « sans doute celle de ma chambre », pense-t-on, alors qu’arrivé au milieu de l’esplanade on entrevoit deux jeunes gens dérouler et encoller prestement leurs affiches, jetant dans l’intervalle des coups d’œil inquiets de tous côtés et à tout moment, comme s’ils redoutaient quelque danger.

La lecture de l’un de ces placards annonce la conférence d’une de mes connaissances, Dotti Maushart, désavouée par l’Éducation d’État, qui traitera des grandes égides et dont le titre est un avertissement à certains partis pris politiques. La réunion est pour ce soir, au Cinéma permanent.

« On va projeter des documents terrifiants sur la situation, dénonçant la connivence des égides. J’ai le sentiment que nos tracts ont porté... Prends et lis. La prise de conscience est unanime. On va faire le plein, ce soir. Tu viens ?

— Bien sûr », d’ailleurs, tandis que je demeure accoudé sur le rebord de la fenêtre et que la fragrance particulière de l’air ambiant due à la canicule me pénètre, me conviant à sortir de l’hôtel, ma curiosité aiguisée envers le propos de Dotti m’incite tout à fait à assister à l’assemblée générale.

Une fois dehors, dans les deux jeunes gens visiblement anxieux qui finissent de placer les derniers panonceaux, je reconnais Dotti lui-même, accompagné de l’un de ses amis. J’en profite pour l’interroger sur la soirée qu’il nous prépare, lorsque, d’une voiture rageuse qui vient piler à proximité, s’expulsent trois ou quatre brutes qui se précipitent sur les affiches, les arrachant avec fureur, avant de s’avancer vers nous : à peine le temps de nous disperser pour fuir la violence fasciste déchaînée, et sans nous retourner pour savoir s’ils auront rejoint l’un de nous. Tant pis.

Cela va me faire arriver en avance.

Je me vois déjà faire les cent pas dans le grand renfoncement du hall du cinéma, m’attardant devant des affiches placées très haut sur les murs. L’une d’elles m’attire surtout, représentant une figure impossible : d’un palier en premier plan partent deux escaliers — l’un, ascendant, à gauche ; l’autre, descendant, à droite — qui aboutissent néanmoins à un même palier en arrière plan.

« Merveilleux jeu de perspective, n’est-ce pas ? admire la voix hors-champ d’un nouveau venu, à mes côtés.

— J’en conviens, mais comment cela est-il possible ?

— Les représentations planes de l’espace en escamotent une dimension...

— Certes, mais il ne s’agit pas de profondeur — seulement de hauteurs relatives de différents niveaux ! Regardez. Supposez que, l’escalier de gauche nous ayant élevés au second palier, nous continuions notre ascension par celui de droite. Qu’arrive-t-il ?

— Nous nous retrouvons sur le premier palier, naturellement.

— Par quel sortilège les paliers sont-ils simultanément plus haut et plus bas ?

— En jouant avec la perspective, qui convertit la dimension manquante en l’une de celles qui demeurent, la profondeur — ici traduite par un effet de montée oblique et, en quelque sorte, se confondant avec la réelle représentation de la hauteur — permet de boucler l’espace sur lui-même... Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut...

— Et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. D’ailleurs, le titre du film n’est-il pas La Table d’émeraude ?

— Je vois que vous êtes initié, continue-t-il. Mais la figure n’a que deux dimensions. Il serait passionnant maintenant d’imaginer... »

Le tract ne me révèle pas le reste : la nuit commence à estomper le bas du programme. J’achève enfin la traversée de cette place interminable et atteins l’hôtel où je prends possession de la chambre réservée, au premier étage, où la chaleur est d’ailleurs si pesante que je ne peux rester sur le lit : les draps se collent à ma chemisette légère et elle-même à ma peau. Je me redresse et me hâte d’ouvrir complètement la baie vitrée donnant sur la place quadrangulaire — véritablement trapézoïdale sous l’effet de la perspective — très dégagée et quasi déserte s’il n’avait surgi de l’une des rues du fond la silhouette d’un être se dirigeant vers l’hôtel, avec peut-être un regard vers ma fenêtre, sur le rebord de laquelle je demeure accoudé, goûtant la fragrance estivale particulière de l’air ambiant due à la canicule et pénétré d’une étrange impression de déjà vu.

« L’heure de la réunion approche », pensé-je.

Déjà nombre de sympathisants se pressent dans le hall du cinéma que l’on vient de dépasser, en deçà des boutiques richement décorées pour les fêtes, tandis que s’illuminent les guirlandes d’ampoules bariolées le long de la montée incurvée de la rue principale où le verglas rend toute progression si périlleuse — on l’a parcourue jusqu’au sommet sans y déceler le moindre refuge : les rares auberges affichent complet, prises d’assaut par l’afflux des voyageurs bloqués. Quel abri nocturne reste-t il à un être aussi démuni ?

L’image du car échoué se présente à l’esprit (mais les portes et les vitres hermétiquement closes déçoivent tout espoir d’y pénétrer), puis celle du cinéma, où l’on trouvera aisément un recoin pour se dissimuler, une fois que le public et l’ensemble du personnel auront quitté ce temple du spectacle. L’idée de cette situation irrégulière est déplaisante, mais passer la nuit dehors conduirait à une mort certaine débutant par l’irréversible engourdissement des fonctions vitales. Dans combien de temps la route sera-t-elle dégagée ?

« Comment savoir ? On attend de l’aide. Il faut évacuer le car. »

Impératif. S’extraire du véhicule dont le conducteur va sceller la porte.

Sur le bord gauche de la rue, d’autres transporteurs sont aussi cloués — la plupart dans des positions désordonnées qu’aucun effort n’a pu redresser. Derrière l’un d’eux, on découvre le grand renfoncement d’un hall de cinéma où les gens se pressent.

Le soir s’infiltre déjà dans la montée très encaissée de l’axe principal de ce village inconnu. Inconnu ? L’impression que l’on tire de ce lieu est très déconcertante, comme si l’on avait déjà vécu le même moment.

S’engager dans la queue, à présent que retentit la sonnerie d’annonce, se laisser porter par le flot des cinéphiles d’occasion, canalisé dans les innombrables couloirs et escaliers qui nous élèvent vers les entrées de l’amphithéâtre.

« Veuillez pardonner mon intervention. Je me trompe peut-être, mais ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés ? »

La voix du personnage hors-champ qui vient de parler n’est pas inconnue. Mais où a-t-on croisé cet interlocuteur privilégié ?

« Dans une ville du littoral, n’est-ce pas ? 

— Exactement. Cela ne nous rajeunit pas. Vous vous rappelez, reprend-il, ce cinéma où l’on jouait La Table d’émeraude ?

— Vous avez raison, je revois très bien la scène. J’avoue cependant que le film ne m’a laissé aucun souvenir.

Naturellement : ce soir-là, la salle avait été louée pour une conférence de M. Maushart, qui devait traiter des grandes égides et dont le titre était Je vous préviens... ou Je vous avertis. Enfin, quelque terme de ce style. Nous eûmes une conversation intéressante. Voici d’ailleurs où nous en étions... »

Au premier étage, l’escalier aboutit à un grand hall dont l’agencement rappelle celui du rez-de-chaussée, s’ouvrant aussi au niveau de la rue !

« À propos de l’affiche, précisément (il me la désigne du doigt), imaginez maintenant que...

— Que dites-vous ? Est-il concevable que ce soit elle ? »

La foule, dont la densité s’est accrue, vient de dissoudre ce compagnon aussi abruptement qu’elle l’avait fait apparaître, alors que, pour ma part, je parviens à m’en arracher.

L’enseigne allégorique du film est à sa place, très haut. Et l’air tiède qui parvient de la rue a une saveur particulière : je m’y absorbe au point que je ne remarque même pas la présence de Dotti.

« Tu as pu t’en sortir, toi aussi ? J’espère qu’ils ne vont pas rappliquer ce soir.

— On n’a pas organisé de service d’ordre ? C’est de la folie !

— Rassure-toi. Tout est en place. À tout à l'heure. »

Lui aussi disparaît, occulté par la multitude qui gravit le grand escalier en hélice et où je m’insère à nouveau. Au fur et à mesure que je m’élève, je pressens que le niveau supérieur se confondra avec celui que je viens de laisser : mon impression se confirme lorsque je me penche par-dessus la rampe pour inspecter de haut en bas le vide central de cette vis sans fin, véritable spirale sous l’effet de la perspective (en stationnant ainsi, je fais obstacle à ceux qui me suivent, maugréant, car contraints de jouer des coudes pour me contourner).

Vers le bas j’aperçois un être penché juste au-dessus d’un autre, sa réplique, regardant lui-même celui qui se penche au-dessous de lui — et j’en devine ainsi à chaque niveau inférieur de cet abîme insondable, tandis que j’ai le sentiment d’être moi-même observé de haut, à perte de vue, par la file interminable de mes semblables des niveaux supérieurs.

L’intuition que c’est moi-même, à mon propre niveau sur l’escalier, que je considère en plongée ou en contre-plongée s’avère lorsque, étendant mon bras, j’assiste à l’exécution du même mouvement par chacun des observateurs. Comment s’évader de cette boucle ?

Cette petite porte réservée au service, placée à mi-étage dans une alcôve de la paroi concave de la cage d’escalier me paraît propice : je me soustrais désormais à l’agitation confuse en empruntant les degrés du raidillon qui s’y enfonce et me retrouve seul à explorer le labyrinthe.

II. Le Bout du monde

Dans le grand amphithéâtre où les spectateurs s’étagent tout autour de la pyramide centrale, on décèle certains signes d’impatience à mesure que le silence, l’obscurité et l’immobilité forcée aiguisent l’écoute, le regard et le mental : frottis des tissus, crissement des fauteuils. On devine des mouvements nerveux pour tenter de percer l’opacité de l’espace et situer l’emplacement de la lanterne magique : le projectionniste, derrière, semble absent.

Quand les lumières se sont effacées, l’écran aurait dû aussitôt s’éclairer pour le court-métrage traditionnel ; les conversations auraient fait long feu, l’attention se serait instaurée, les yeux auraient fixé la toile.

Au bout de quelques instants de noir, l’idée s’infiltre : « Qu’attend-on ? Pourquoi la séance ne commence-t-elle pas ? » Le regard dépasse la toile, l’attente déloge l’attention, des toussotements se font écho. Puis le silence, à nouveau, où l’on guette l’entrée de l’ouvreuse qui nous rassurerait : « Quelques secondes de patience ; rien de grave, n’ayez crainte » — mais rien ne bouge. Le retard, inexpliqué, s’accentue ; l’idée de l’avarie se précise d’autant plus qu’aucun bruit ne vient de la salle des machines.

On se lève, décidé à s’informer de la situation dont le personnel lui-même ne se doute peut-être pas ; le long des rangées où les spectateurs restent assis, on se déplace, malaisément, jusqu’à la jeune femme et sa petite fille, au bout de la file, près de la sortie de secours, puis on pousse le double battant de la porte à hublots.

Dans les coursives des différents niveaux, on évolue comme hors du temps. Les déclivités s’incurvent, glissent les unes dans les autres, s’emboîtent, créent des sortes de places minuscules ; les escaliers qui descendent vers le hall sont faiblement éclairés, les guichets désertés. Le personnel semble avoir fui le bâtiment, mais pour quelles raisons ?

Alors qu’on passe d’une pièce à une autre, les lieux eux-mêmes paraissent chargés du secret, de sorte qu’on a le sentiment de traverser une ville interdite, enfouie sous terre, où l’orientation — même subjective — est perdue.

Derrière les murs blancs de cette taupinière, on imaginerait aisément des parois granitiques ; on dénicherait bientôt, dans certaines anfractuosités, des brèches pratiquées dans le flanc de la montagne, par lesquelles on discernerait, très loin au-dessous, les gorges du torrent impétueux qui nous sépare de l’autre versant abrupt, luxuriant, avec ses blockhaus éparpillés dans les rochers, les sentes qui le sillonnent et qu’on parcourt d’un regard aigu, comme si l’on reconnaissait avoir déjà escaladé l’une d’elles, qui tournait court, pour finir, derrière une saillie rocheuse, à la porte d’un hôtel perdu de l’ancien style, dont les deux étages décrépis dominent dangereusement l’à-pic.

On se rappellerait alors les trois femmes âgées si farouches qui le tiennent ; le sol carrelé jaune et noir de la cuisine, portant les traces d’objets pesants qu’on a traînés ; les vasistas graisseux entrouverts par le haut ; et la vision dérangeante de cette mitraillette posée contre le mur ocre délavé, image sur laquelle se fixe désormais le court-métrage pour dérouler son générique de fin.

Comment retourner sur ses pas ? Il semble impossible de faire marche arrière, tant on est attiré par les multiples échelles métalliques qui s’engouffrent dans des conduits tubulaires quelquefois si étroits que l’on est contraint de ramper pour se déplacer, convaincu d’aboutir d’ici peu à cette pièce circulaire que le premier venu prendrait d’abord pour un laboratoire photographique, avec ses agrandisseurs et ses clichés suspendus, s’il n’y découvrait ces lourdes machines disposées dans les quatre directions devant des meurtrières.

Par l’une des lucarnes, il aperçoit en contrebas l’amphithéâtre qu’il vient de quitter, plongé dans l’obscurité, et les spectateurs qui attendent la séance. Certains se tournent nerveusement et lèvent la tête vers lui : « Eh bien ! prenez les commandes, mettez la machinerie en route ! »

Sitôt les leviers manœuvrés, les moteurs s’animent, le ronronnement emplit la salle de cinéma silencieuse, souligné de l’aigu pointillé des bobines en rotation, tandis que des angles de lumière irisée projettent, sur les écrans placés en regard, des films différents auxquels on peut assister simultanément, malgré le pressentiment de tout mélanger à brève échéance.

Assise au bout de la rangée, près de la porte de secours, la jeune femme se tourne vers sa petite fille : « Reste tranquille, ça commence ! »

À quelques mètres d’elles, en effet, brille une ampoule électrique nue, pendue devant l’étal d’un vendeur de gravures ambulant sur lequel l’attention s’arrête un moment avant de se déplacer légèrement sur la droite : la jeune femme, tenant par la main sa petite fille, entre alors dans le champ, venue du fond d’une place octogonale, à la tombée de la nuit, et se rapproche lentement, en direction de la gare des autocars. Sur son visage défait, on lit un désespoir à peine contenu.

Elles dépassent l’étalage, que la petite fille n’a cessé de regarder, serrant plus fort la main de sa mère : celle-ci s’arrête, se penche sur elle. On devine ce qu’elle n’ose dire (« Tu sais, on n’a plus d’argent »). Elle acquiesce cependant.

Retour sur le comptoir de l’imagier, où la petite désigne du doigt ce qu’elle veut, tandis que la jeune femme cherche dans son sac les dernières pièces. Quand elles repartent et traversent le champ de l’observateur : « Je n’oublierai jamais ce moment », pense-t-il en s’avançant vers les dix marches de l’escalier qui descend à la place du village.

Au bout, il s’appuiera sans doute sur le petit mur bas et considérera la vallée encaissée qui s’évase à l’ouest, vers les terres domestiques, mais se ferme hermétiquement à l’est, buttant contre le pan abrupt où le village s’agrippe ; il suivra des yeux l’étroite route sinueuse qui gravit l’escarpement et d’où monte un ronronnement familier souligné d’un léger cliquetis, puis les ruelles pavées dont les pentes irrégulières glissent et s’emboîtent les unes dans les autres ; les demeures désuètes et biscornues qui s’y étagent, avec leurs jardinets en friche dans l’ombre, éclairés parfois par les faisceaux lumineux de l’autocar de nuit, à chaque tournant plus proche du terminus dont le nom secret, caché dans l’ovale de la plaque de destination au-dessus de la cabine du conducteur, reste invisible pour l’observateur à présent effectivement accoudé sur le parapet de pierres effrité par endroits.

« C’est le bout du monde, pense-t-il, goûtant la douceur parfumée de l’air ; c’est vraiment le bout du monde. »

III. Le Feu du monde

M'insinuant tantôt dans les moindres failles des coursives, tantôt rampant à l’intérieur d’étroits boyaux, j’ai fini par atteindre une pièce ronde, obscure, encombrée d’agrandisseurs, de clichés suspendus, d’appareils indéfinissables qui ronronnent imperturbablement. Tout autour, en face des meurtrières pratiquées dans les murs, ont été traînées les huit lourdes machines de projection qui ont rayé l’échiquier jaune et noir du sol carrelé.

Par l’une des ouvertures, on aperçoit en contrebas l’amphithéâtre — immense, constitué d’une pyramide centrale où s’étagent les spectateurs en regard des écrans qui bornent la salle dans les huit directions. Dotti Maushart est déjà debout devant l’un d’eux et a entrepris de soulever les masses populaires qui ne cessent d’affluer et d’intercepter les faisceaux colorés des lanternes magiques en fonctionnement.

« Toute démocratie n’est démocratique que pour celui qui a le pouvoir ! La démocratie athénienne était une dictature pour les foules d’esclaves ! La démocratie bourgeoise dite libérale est une dictature pour le peuple ! La démocratie populaire est une dictature pour les anciens oppresseurs ! L’État est un pouvoir spécial de répression, a même écrit Engels. Telle est l’essence générale de tout État ! » commente-t-il, tandis que derrière lui se déroulent les films qui doivent illustrer ses propos : on y rapporte un entretien avec une personnalité politique où l’on annonce la guerre pour un temps très proche.

À côté, cependant, voici un document curieusement intitulé La Grèce, c’est de la Grèce : images insupportables d’un champ de bataille où un blessé sourit à l’approche de l’héroïne du film, qui l’aide d’abord à se relever, puis tire sensuellement de sa gaine un poignard et tranche la gorge du combattant jusqu’à ce que sa tête roule à terre.

Je ne trouve plus ma respiration, le sol se brise sur mes genoux, un mur bascule sur ma poitrine et résonne de la voix inébranlable de Dotti Maushart :

« La lutte du peuple est invincible. Cette thèse de Mao Ze Dong est vérifiée par l’histoire présente et passée. L’histoire d’un peuple, c’est l’expérience et la mémoire de ce peuple. Il est impossible à la bourgeoisie de rendre le peuple complètement amnésique, aussi s’efforce-t-elle d’orienter sa mémoire afin de le déposséder de son expérience : l’Éducation d’État, où sévissent les pickpockets et les faussaires de l’histoire, orchestre cette altération du passé ! »

Il y avait d’autres voix que me renvoyait la paroi du mur vibrant sur ma poitrine, des voix terrifiantes que je reconnaissais. Il me fallait me redresser, découvrir leur provenance.

Je me souviens de l’itinéraire suivi et des divers embranchements dans les coursives des différents niveaux où j’évolue comme hors du temps : les couloirs chancellent devant moi, les escaliers qui descendent vers le hall sont faiblement éclairés, les guichets désertés. Le service d’ordre même semble avoir fui le bâtiment. Pour quelles raisons ?

Les déclivités s’incurvent, glissent les unes dans les autres, s’emboîtent, créent des sortes de places minuscules.

Le double battant d’une porte à hublots poussé violemment, l’une des brutes qui avaient tenté de nous exterminer sur la place, lors de l’affichage, s’expulse de l’amphithéâtre. Je m’efforce de le suivre, un cœur incohérent défonçant ma poitrine, tandis qu’il rejoint sur un palier ses complices armés d’extincteurs transformés d’où jaillissent des flammes effrayantes. C’est de là que proviennent les voix !

Ma course effrénée pour prévenir du sabotage amorça l’affolement général, lequel s’amplifia avec les proportions du feu lui-même, l’ensemble de l’appareillage de secours avivant le brasier.

Il semble que l’on se soit élevé très haut pour échapper aux flammes, emporté par les délires du flot humain jusqu’au niveau ultime du bâtiment envahi de fumées âcres et noires.

À travers la bousculade insensée qui suivit, je croyais entendre :

« Par ici ! Par ici ! »

Une main me faisait signe, et l’un de mes amis les plus chers, Fransku Fullonis, m’apparut par intermittence au milieu de la fumée.

Des portes furent enfoncées. Suffoquant, happé par des mouvements de foule incontrôlés, j’entrevis une sorte de salle de classe aux larges baies vitrées et, au loin, la grande courbe de la mer et les vagues scintillant dans la nuit.

Les fenêtres débloquées, nombreux sont ceux qui fuient par les étroites corniches, décidés à accéder aux terrasses du premier étage, d’où ils comptent atteindre le parvis. Je vis aussi, un bref instant, le visage terrifié d’une jeune fille paralysée par la peur, à un mètre de la fenêtre.

« Par ici, viens ! »

La main me fait signe à nouveau, mais, cette fois, me tend un manuscrit.

« Prends ! Vite ! »

Un plan étrange, dessiné sur la couverture cartonnée, se glisse entre mes doigts : m’orientant grâce au tracé complexe des courbes et des droites entrelacées, je me sens bientôt dévaler la pente rigoureusement rectiligne d’un couloir, et ma course ne cesse de s’accélérer. À peine si je remarque — au bout de combien de temps ? — que les murs bétonnés ont fait place à des parois rocheuses irrégulières qui obliquent de plus en plus vers la gauche et dont les saillies filent à une vitesse devenue insaisissable, mes pieds ne touchant plus le sol. Et mon inertie semble insurmontable : je glisse, dans le noir de la caverne, vers une extrémité béante — point pâle qui grossit vite, trop vite !

Comment ai-je pu m’arrêter, à un pas de l’abîme ? La mer se brise au-dessous de moi, sur les rochers déchiquetés d’une petite crique isolée, presque irréelle. Ma présence ici me semble vraiment trop invraisemblable, comme cette inscription en grec ancien, gravée au-dessus de l’issue de la grotte :

Μήδεις αγεωμέτρητος εισίτω μου την στέγην,

l’enseigne même de l’Académie platonicienne : « Que nul, s’il n’est géomètre, n’entre sous mon toit » !

Les parois de la caverne se révèlent d’ailleurs couvertes de peintures rupestres, certaines presque effacées par le temps, entrelacs de figures géométriques et de suites incohérentes de voyelles grecques.

Les niches creusées dans le roc, les deux pierres plates vers l’entrée en guise de siège et de table, les différents degrés d’usure des pétroglyphes indiquent que des êtres successifs ont vécu là depuis très longtemps.

Fasciné par les gravures abstraites, je me porte de l’une à l’autre comme si je remontais aux sources de l’esprit, jusqu’à ce tracé où il me semble reconnaître la construction de la figure qu’arbore la couverture du manuscrit qui m’a été confié pendant l’incendie : je la contemple avec pénétration, tâchant d’en percer le secret, avant que l’obscurité dissolve tout.

Bientôt je n’aurai plus pour me guider que le battement du flot.

Le souvenir des événements terrifiants que j’ai vécus revient par intervalles, comme le mouvement des vagues, en bas, très loin au-dessous. Le regard épouvanté de la jeune fille immobile dans la salle de classe, devant la fenêtre ouverte, alors que le feu gagne les étages — ce regard me hante ; et l’image reflue sans cesse, à chaque inspiration. Seule l’expiration, vide de concepts, m’apaise un peu, si bien qu’on la sent prendre de plus en plus d’ampleur, puis se retenir instinctivement, à bout de souffle, devant l’horreur de la vision que l’inspiration va ramener.

Debout dans le noir, je commence à suffoquer, n’aspirant l’air qu’à la dernière extrémité, et des bouffées de chaleur intense m’envahissent, tandis que mon corps s’anime d’un balancement croissant — qui finira par me faire basculer s’il ne cesse de s’accentuer !

Et puis, voici : tout mon corps explose dans les flammes, le sol se brise sur mes genoux, un mur s’effondre sur ma poitrine. Devant mes yeux aveugles apparaît un immense échiquier jaune et noir, d’abord rectiligne, puis qui se déforme au centre, toile d’araignée dans laquelle je ne finis pas de tomber.

Mes doigts s’écorchent à parcourir les courbes rugueuses des rayures causées par le déplacement d’objets pesants qu’on a traînés, sur le carrelage rigide de la salle de projection. Une mitraillette, tout près de moi, contre un mur. La voix de Dotti Maushart. L’incendie n’a donc pas encore commencé !

« Cependant, poursuit l’orateur, si les causes demeurent hypothétiques, les faits sont d’une évidence qui surprend : un petit État, comptant sur ses propres forces, inflige deux cuisantes défaites à une grande puissance. Était-ce une question d’effectifs ? Non. L’armée perse, malgré une supériorité numérique écrasante, fut défaite à Marathon comme à Salamine. La rapidité de la victoire athénienne s’explique par le fait que le déséquilibre qualitatif dans la conscience politique, la tactique et la stratégie d’une guerre populaire, existait déjà. Il ne restait plus aux Grecs qu’à écraser l’envahisseur. Le peuple d’un petit pays, a dit Mao Ze Dong, triomphera à coup sûr de l’agression d’un grand pays s’il ose se dresser pour la lutte, recourir aux armes et prendre en main le destin de son pays. »

Chancelant, je me relève et essaie de prévenir les participants à la réunion, mais ma voix, trop faible, se perd à travers la meurtrière. Personne, en bas, dans l’amphithéâtre, ne peut m’entendre. Ai-je encore le temps d’empêcher l’incendie ?

Je m’empare de la mitraillette, me traîne hors de la cabine de projection, je dégravis les escaliers incurvés qui descendent vers le hall, faiblement éclairés. Camouflés derrière les guichets, les corps des membres du service d’ordre gisent, entassés les uns sur les autres, assassinés par la milice. J’arrive trop tard !

Un homme est là, immobile, comme en prière dans la pénombre, le regard levé vers les affiches placées très haut sur les murs — vers l’une d’elles, surtout, qui représente une figure impossible. Et l’air tiède qui me parvient de la rue est chargé de la fragrance particulière d’une plante, mais laquelle ? Je dois parler, l’avertir. Mais seuls des mots absurdes me viennent sur les lèvres, imprégnées d’une saveur étrange de déjà dit :

« Merveilleux jeu de perspective, n’est-ce pas ? »

L’homme, sans même se retourner, répond très faiblement, comme s’il sanglotait :

« Comment cela est-il possible ? Comment cela est-il possible ? »

Des mots, des phrases entières reviennent. L’un de nous deux parle, je n’arrive pas à savoir qui :

« Au-delà de l’allégorie, il n’y a qu’une seule figure impossible : remonter par l’esprit à la source de l’esprit, là où se forment les images mentales avant de se projeter sur l’écran de la conscience. »

Tandis que retentit la sonnerie d’alarme, l’autre se détache avec peine de l’image, se dirige en titubant vers le grand escalier en hélice qu’il commence à gravir en s’appuyant sur la rampe. Et, voici : les premières flammes apparaissent, venues des étages inférieurs.

« J’ai trop tardé », se dit-il, le visage noyé de larmes, pendant que la masse des spectateurs se déverse dans les couloirs des différents étages, bousculant tout dans un désordre insensé, l’affolement général s’amplifiant avec les proportions du feu lui-même.

Il semble qu’on se soit élevé très haut pour échapper aux flammes, emporté par les délires du flot humain jusqu’au niveau ultime du bâtiment, envahi de fumées âcres et noires. Des portes sont enfoncées. Suffoquant, happé par des mouvements de foule incontrôlés, on entrevoit la salle de classe aux larges baies vitrées, la grande courbe de la mer et les vagues qui scintillent au loin. La jeune fille figée près de la fenêtre.

S’extraire de la masse qui évolue vers d’autres directions, se frayer un chemin vers l’issue possible : les fenêtres débloquées, on prend la main, on tire cet être terrorisé vers l’étroite corniche, où la hauteur est vertigineuse, puis on l’entraîne, pas à pas, vers les terrasses des étages inférieurs.

On sait maintenant qu’il faut la raccompagner chez elle. Elle-même l’a demandé, après avoir été soustraite au feu qui dévore l’édifice, une fois que l’on s’est assis sur le parapet qui limite le parvis. Où faut-il aller ?

Son doigt se lève vers le rivage, travers l’étendue de la mer et se fixe sur une île qu’on voit briller dans la nuit :

« C’est là que j’habite. »

IV. Lepsica

La barque, couchée sur la plage, a été remise à flot et s’est ensuite éloignée de la côte, en direction de l’île enveloppée d’une vapeur phosphorescente, le bruit des rames et le clapotis de l’eau rompant seuls le silence.

Le canot a fini par aborder au débarcadère de pierre et la jeune fille a disparu peu après, la brume se refermant derrière elle.

Je tentai de la suivre. Je lui criai :

« Saurez-vous retrouver votre chemin dans ce brouillard ? »

Elle ne répondit pas à la question, mais je crus bientôt entendre sa voix, lointaine, qui me disait :

« Prenez garde aux baleines qui abondent en ces eaux ! Elles peuvent renverser votre esquif ! »

Les pavés géants de la chaussée, les colonnes et les chapiteaux doriens, les pergolas en longues pierres taillées, sur les terrasses surplombant la mer, m’apparurent comme autant de signes à déchiffrer.

Sur le sommet de la colline aux oliviers tout embaumée du parfum du fenugrec, un temple est érigé, précédé de la statue monumentale de l’Apollon Lepsios, tournée vers le continent et regardant au travers de la brume une réalité invisible.

« L’île mythique de Lepsos ! murmurai-je, pénétré par la saveur particulière de l’air. L’île où l’on montait en procession vers l’autel pour interroger l’oracle d’Apollon, lors des fêtes lepsiques. »

Et moi-même, debout sous le portique du temple, j’entendis résonner, toujours recommencées, les trois notes primordiales, celles de la corde centrale et des cordes extrêmes, aiguë et grave, de la lyre heptacorde primitive : la mèse, la nête et l’hypate.

Je sus aussitôt que la sibylle se tenait derrière moi, revêtue de la robe blanche des hiérodules, le front ceint d’une bandelette où figuraient les lettres de son nom réel, modulé désormais en moi en une vocalise soutenue par le son de la lyre.

Puis un autre nom apparut, ineffable, non modulable, inscrit dans les deux consonnes grecques qui ornaient le temple comme le parfum du fenugrec ornait la vibration secrète de ces deux phonèmes, mystiquement, dans ma propre respiration.

M’immergeant de plus en plus profondément dans la prononciation du nom révélé, j’eus le sentiment de recouvrer la nature réelle de mon être. Mon corps colossal, dressé au-dessus du rivage, restait pétrifié dans un grand calme, mon regard plongeant dans la brume vers une réalité invisible, tandis que tous mes sens fouillaient la texture intérieure de la pierre dont j’étais taillé. J’entendis l’air s’emplir des stridulations des cigales, je vis les nuées se dissiper et le ciel s’ouvrir. Les rayons obliques du soleil levant désignèrent, à l’horizon, certaines falaises démesurées du continent :

« Le désert vertical, dit la sibylle. C’est de là que tout vient, c’est là que tout retourne. Au fond du silence, le chant strident des cigales taraude le roc. »

Plus mon regard approchait du point origine du monde, creusé dans la falaise, plus mon identité vibrait en moi. Je me sentis inaltérable, repoussant toujours plus loin les limites de mon être avec mon souffle et m’aidant du balancement croissant de mon corps — qui finira par me faire basculer de mon socle s’il ne cesse de s’accentuer !

Et soudain un élan formidable, et ma stature monumentale franchit le seuil ; et le temple, et l’île entière chavirèrent dans la mer, cependant qu’une masse puissante, jaillie des eaux, me propulsait vers le soleil.

« Prenez garde aux baleines qui abondent en ces eaux ! Elles peuvent renverser votre esquif ! »

Le canot avait volé en éclats. Je me retrouvais immergé dans l’étendue liquide, à des lieues de la côte, au milieu des remous tumultueux d’un banc de baleines. Les falaises rougissaient sous le soleil, là-bas, très loin devant — mon seul repère : derrière moi, jusqu’à l’infini, il ne subsiste sans doute plus rien !

Au fond de la crique où l’on a repris pied, derrière les rochers sur lesquels on a grimpé, on a trouvé une étendue de sable où s’allonger, épuisé jusqu’au moindre mouvement. C’est là que les rayons du jour achèvent de me sécher.

Non loin de moi, dans une cuvette rocheuse, baignent les lambeaux d’un manuscrit démantelé dont l’encre teinte en coulées bleutées l’eau croupissante des marées montantes et quelques cadavres de crabes.

Au-dessus, en escaladant l’à-pic, on doit atteindre l’ouverture de la caverne — mais en aurai-je seulement la force ? Mon esprit lui-même a tellement de peine à débroussailler l’écheveau des images qui se présentent à lui !

Je suis peut-être tombé de la falaise, je suis peut-être mort, et cette crique isolée battue par la mer est le tombeau où mon corps reposera jusqu’à ce que le temps, les crabes et les mouettes l’aient désagrégé. Seul mon esprit saura se dégager de cette matière inerte trop pesante : seul il peut s’élever jusqu’à l’entrée de la grotte et y prendre place.

Qu’il grave en lui les deux lettres de son nom : Χ et Φ. Qu’il garde son identité réelle éternellement devant lui !

Dans la caverne, à l’abri des jours passés et à venir, le temps n’aura plus de prise sur lui. La durée n’aura plus de sens. Un court moment contient toute une vie ; les dimensions de l’univers entier sont enfermées dans l’un des grains de sable sur lesquels je gis.

La certitude que dans le vide qui sépare les atomes du temps se confondent le passé et l’avenir me fut donnée par la sibylle de l’île de Lepsos, cette île mythique où l’on montait en procession jadis vers mon temple, lors des fêtes lepsiques, pour interroger mon oracle. Car, dans sa transe, elle voyait le passé et l’avenir par transparence à travers le présent, comme des films différents se projettent simultanément sur les multiples écrans du Cinéma permanent !

Le souvenir de mon corps gravit la paroi du désert vertical, de saillie en saillie, toujours plus haut. Les mains agrippent des branches, les pieds trouvent des anfractuosités. Le flanc ardu où croît l’aigu buisson ardent sera vaincu sous peu, et l’entrée de la grotte apparaîtra.

Assis sur une roche plate, le regard tourné vers l’intérieur, on gravera les deux lettres dans l’ovale de l’esprit imprégné de la saveur du nom réel véhiculé par le flux et le reflux de l’air — sur le fond de la langue, sur les lèvres —, tandis que naissent et meurent les images mentales qui sont à l’origine de tout instant.

« Entre les instants gît l’éternité », pense-t-on. Puis le regard remonte vers l’intérieur, selon une trajectoire dont le clivage disparaît peu à peu.

Les parois rocheuses, d’abord irrégulières, se lissent, font place à un couloir en ciment, et celui-ci, encore plus haut, aboutit à une venelle dans son prolongement exact, rigoureusement rectiligne.

La nuit est tombée depuis longtemps, maintenant, et le froid devient plus vif. Au loin, au sommet, clignotent quelques lumières colorées qui, d’abord voilées, se précisent au fur et à mesure que l’on progresse vers elles. « Sans doute les guirlandes d’ampoules bariolées d’une rue passante », pense-t-on, alors qu’une brise glacée commence à couler sur tout l’être et que la neige vient à crisser sous les pas.

Dans l’axe principal de ce village, des véhicules se sont échoués dans des positions désordonnées . On y accède d’autant plus difficilement que la glace est très glissante, durcie par un constant piétinement.

La rue est en courbe et monte sur la gauche. À droite, à l’angle de la venelle, se trouve le grand renfoncement du hall d’un cinéma où l’on espère trouver refuge contre l’agression pénétrante de l’air glacial : passer la nuit dehors conduirait à une mort certaine !

On s’engouffre aussitôt dans le hall de ce temple du spectacle, on achète à la hâte un ticket, sans même s’informer du film auquel on assistera, puis, alors que retentit la sonnerie d’annonce, on s’engage dans la queue et l’on se laisse porter vers l’amphithéâtre.

V. Le Cinéma permanent

Quand on pénètre dans l’immense salle obscure, c’est comme si l’on revenait à soi. Le ronronnement familier de la machinerie et le léger cliquetis des bobines en rotation semblent des sons venus de l’intérieur du corps.

L’attention, d’abord intégrée au son, finit par s’apercevoir que, sur la même fréquence, vibrent des nuées lumineuses où des couleurs passent continûment, ne cessant de se fondre dans leurs teintes complémentaires et de déformer leurs contours instables.

Peu à peu, la lumière bariolée reflétée par l’écran s’éloigne du spectateur, tandis que l’image devient plus nette : c’est une ampoule électrique nue qui se balance devant l’étal d’un vendeur de gravures ambulant à la tombée de la nuit.

À droite, venues du fond de la place, approchent une jeune femme et sa petite fille. Lentement. Elles traversent la place, passent devant l’étal, puis disparaissent sur la gauche de l’écran. Lentement. La caméra ne les suit pas.

En premier plan, maintenant, c’est l’observateur que l’on devine. Il se tient immobile sur le trottoir d’une rue haute, devant la dizaine de marches qui plongent vers la place du village, dont son regard balaie l’ensemble des seize côtés jusqu’au fond à droite, où la nuit noire défend de rien distinguer au-delà du parapet d’enceinte, puis revient au centre.

Un immeuble désuet à deux étages, dont le rez-de-chaussée est entièrement pris par le vaste atelier d’un garage, épouse un angle de la concavité de la place ; c’est lui qui attire toute l’attention. Une fenêtre est éclairée au premier palier, justement : la jeune femme vient de pénétrer dans la pièce.

Là-bas, cependant, l’observateur dégravit les marches de l’escalier. Dans l’appartement, la jeune femme appelle sa petite fille. Celle-ci ne répond pas.

L’observateur traverse maintenant la place jusqu’à l’un de ses seize angles, s’arrête un moment devant l’entrée du garage, puis songe à pénétrer dans le hall.

Il songe à pénétrer dans le dédale des ateliers dont les murs sont peints de deux tons de couleur verte — l’un plus foncé, sur le tiers inférieur ; l’autre plus clair, sur la partie restante.

Derrière un fouillis de boîtes aux lettres, le bout d’un couloir s’ouvrirait sur une cour intérieure lumineuse. À ce moment-là, d’ailleurs, on se sentirait baigné d’une clarté douce, chaude ; on se sentirait tout près du but, « si près qu’on ne voudrait plus bouger », pense l’observateur, encore figé devant l’entrée du garage, dans l’obscurité toujours plus forte de la nuit, sans se décider à franchir les portes d’ivoire ou de corne.

Tout au fond, on s’épuiserait dans un marécage de boîtes aux lettres à chercher un nom. Plus loin, dans un réduit où l’on range les poussettes et les deux roues, on découvrirait les dessins d’une petite fille, fixés sur les murs, à hauteur d’enfant.

Le plan suivant montrerait d’ailleurs vraiment la jeune femme : de face, assise à la table de sa cuisine, elle semblerait parler joyeusement à sa fille hors champ qu’on devinerait assise de l’autre côté.

Tandis qu’elle rirait, la caméra se déplacerait — lentement, lentement ! — et se fixerait sur l’interlocuteur muet de la jeune femme : une petite poupée de chiffon posée de travers sur une chaise terriblement vide. Un cri de souffrance intérieure déchirerait l’ensemble des spectateurs.

Un cri d’effroi déchire la salle de cinéma. Dans le noir, on entrevoit une jeune femme affolée quitter sa place et se précipiter vers la porte de sortie, puis un autre spectateur, au fond de la salle, se lever aussitôt derrière elle et la suivre dans la nuit loin des clameurs du public.

Tout va trop vite, tout est alors trop bousculé, trop haché ; c’est à peine si l’on peut remarquer, dans le dédale des rues qui défilent, les bouleversements qui affectent les quartiers populaires les plus pauvres de la ville, ceux où s’amassent les échoppes des marchands juifs, les épiceries orientales, les tailleurs ou les vendeurs d’estampes où se côtoient les innombrables figures bigarrées des divinités hindoues, grecques et égyptiennes.

Il semble en effet que l’ensemble des habitants du quartier soit sous l’emprise d’une panique incontrôlée : dans les venelles mal éclairées où se reflètent les lueurs lointaines d’un incendie, il devient si difficile de se frayer un passage, tant les gens s’agitent de tous côtés et entassent à la hâte, dans d’énormes ballots, les biens à sauver du désastre imminent ! Il faut partir très vite, quitter le pays avant qu’il soit trop tard !

Les rues tortueuses parcourues par la jeune femme paraissent familières, comme si l’on avait déjà vécu en ces lieux, en un autre temps. On croit reconnaître les boutiques et les noms des rues. On arrive même à prévoir les lieux où aboutiront, au terme des multiples détours de la course, ces ruelles pavées dont les pentes irrégulières glissent et s’emboîtent les unes dans les autres, bordées à présent de demeures biscornues et de jardinets en friche : à cette rue haute, devant la dizaine de marches qui plongent vers une place polygonale dont le regard balaie désormais un ensemble de trente-deux côtés. Et là, l’observateur a le sentiment d’être tout près du but, « si près qu’on n’oserait plus bouger », pense-t-il, alors qu’il cherche des yeux celle qu’il ne veut plus perdre.

Venues du fond de la place, à droite, la jeune femme et sa petite fille sortent de l’ombre et s’avancent lentement, passant près de l’étal d’un marchand ambulant où pend l’ampoule électrique nue qui éclaire la scène.

Sur le visage défait de la jeune femme, on a tout juste le temps de lire un désespoir à peine contenu : de la lumière envahit le champ et éblouit l’observateur, dérobant le reste de la vision derrière les auréoles concentriques des phares, tandis que le ronronnement familier du moteur, le léger cliquetis des tôles, les vibrations même paraissent provenir de l’intérieur du corps, du plus profond de soi.

Les faisceaux se détournent vers la gauche, en direction de la gare routière, mais l’observateur reste encore un moment aveuglé.

« Elles vont prendre l’autocar de nuit », pense-t-il, sans rien voir de la scène, mais convaincu qu’il ne peut se tromper. « Elles quittent le pays, elles aussi. »

VI. Apories

De légers flocons s’écrasent sur les vitres de l’autocar. Une brume grisâtre pèse maintenant sur l’étroite route sinueuse qui gravit l’escarpement ; le regard du conducteur la pénètre, la scrute, comme pour y repérer les jalons de son itinéraire.

Depuis peu, une gêne étrange s’est instaurée — le sentiment que l’un des passagers s’est levé, quittant sa place pour s’approcher de la cabine, et qu’à présent il demeure figé, gardant le silence devant l’interdiction formelle de parler au conducteur affichée sur la cage de verre.

Un coup d’œil dans le rétroviseur montrerait pourtant ce passager assis à sa place, coincé dans un fatras de bagages, comme l’ensemble des voyageurs. On remarquerait cependant qu’un siège, à côté de la jeune femme, au fond, est inoccupé — celui de la petite fille ?

La main aurait beau orienter le miroir de façon à observer l’intérieur du véhicule encombré de ballots mal ficelés, de paquetages informes confectionnés à la hâte et entassés pêle-mêle, la petite fille resterait invisible.

Enfin, lorsqu’on remettrait en place le rétroviseur, l’image du passager, dont les yeux vagues contemplent le paysage, reviendrait dans le cadre. Mais comment pourrait-on le voir ? Le regard est bien trop occupé à scruter, à pénétrer le brouillard qui masque les lacets de la route.

Avec une acuité particulière, on perçoit maintenant le ronronnement du moteur, le léger cliquetis des tôles et toutes les sensations parcourant le corps — tensions dans le front, sur les tempes, pression des mains sur le volant, du pied sur la pédale d’accélération, flux et reflux de la respiration sur la langue, sur les lèvres, douleur à la colonne vertébrale, due à une mauvaise position.

Peu à peu, un conscient inhabituel a été induit, fluide, magnétique dirait-on, qui filtre dans les membres, les anime d’une autre vie ; on a même l’impression que la texture du corps a été changée et que l’impersonnalité dévore l’être.

Immergé dans une sorte de présent absolu d’où toute chronologie est absente, on se sent comme dégagé de la pesanteur humaine, délivré de ce mémorial du moi.

« Saurez-vous retrouver votre chemin dans ce brouillard ? », finit par dire la voix, derrière, transgressant désormais l’interdit.

Mais je ne réponds pas, je ne l’entends pas, trop absorbé : le parcours, tout à coup, paraîtrait obéir à une équation rigoureuse — courbe dont on pourrait par calcul prévoir jusqu’au dernier des points : l’objet de ce voyage.

Alors que les dictatures se sont établies, que les opposants fuient la répression et que les étrangers sont chassés, je me porte de place en place, mêlé aux émigrants, partout où des fragments de l’enseignement peuvent avoir été dispersés. Je les regroupe, collationne, j’étudie avec diligence tous les recoupements. Je les déchiffre avec la certitude que ce sont des copies de manuscrits antiques, joyaux de l’art royal.

La connaissance se transmet toujours, et le cercle des purs demeure encore au même point du monde, j’en ai la preuve : sous le couvert d’une fausse identité, j’ai pu franchir des frontières, trouver de rares initiés encore vivants qui détiennent une part du secret, obtenir d’eux certaines indications inestimables.

Et me voici, dans le rôle d’un transporteur d’exilés, conduisant un autocar délabré en direction de l’est, vers une terre inconnue, nichée peut-être derrière ces montagnes abruptes qui se ravinent, en bas, dans les gorges d’un torrent impétueux. Au-dessus, sur le versant escarpé, on devine des blockhaus éparpillés dans les rochers, des sentiers à peine tracés, souvent indécelables.

Et ici, cette route verglacée où le véhicule risque à tout moment de déraper, de basculer dans l’abîme. Cette neige qui ne cesse de s’amasser, ce brouillard qui occulte tout. Et cette sensation étrange qu’il y a derrière moi, sur ma droite, quelqu’un debout, vêtu d’habits usés. Un visage flou encore. Et le bruit de mes pas sur des pavés humides.

Le bruit de mes pas, dans une ruelle obscure d’une ville que je ne connais pas, mais qui cependant ne m’est pas étrangère : je sais qu’au tournant d’une venelle, au fond d’une large place polygonale bordée sur ses soixante-quatre côtés par des maisons de bois, pend une lanterne illuminant un bric-à-brac de gravures anciennes.

« Saurez-vous retrouver votre chemin dans ce brouillard ? » appelle une voix, derrière moi, sur ma droite.

Je me retourne et j’avance, sur les pavés humides, comme en un rêve, vers l’apparition. Tout droit dans les loques de son manteau, il est entouré de vieilles affiches aux couleurs passées.

Dans le fatras des figures diverses, représentant chacune une construction impossible dans l’espace euclidien, on en remarque aussitôt une, dont le papier friable et jauni paraît étonnamment vétuste.

« Celle-ci est fort ancienne et très fragile. Prenez garde, c’est un exemplaire unique. »

La sonorité de la voix est très particulière. Où l’ai-je déjà entendue ?

« Merveilleux jeu de perspective, n’est-ce pas ? Le mouvement tournant des derviches a directement inspiré sa construction. À première vue, il semblerait que le monde soit bouclé sur lui-même, que nous soyons prisonniers d’un espace clos. Pourtant la liberté se trouve à l’intérieur du mouvement : quand le vertige s’installe, où est le haut, où est le bas ? L’extérieur est-il encore autre chose que l’intérieur ?

— Mais cette affiche ne peut être si vieille, n’est-ce pas ? Ou alors, ce n’est pas le seul exemplaire. Je l’ai vue, il y a quelques années à peine, dans le hall d’un cinéma, dans une ville du littoral...

— La figure n’a que deux dimensions, comme toute représentation plane de l’espace, mais votre parcours en incluait deux supplémentaires. Il serait passionnant maintenant d’imaginer ce que deviendrait votre trajectoire au moment ou disparaîtrait l’une d’elles....

— Vous me rappelez tout à fait les propos que me tenait Fransku Fullonis sur le ruban de Mœbius, cette surface dont il manque une face — défaut qui permet, précisément, le parcours de l’ensemble du ruban.

« Il y a des années, dis-je, dans cette ville du littoral, justement — j’étais alors étudiant —, cet ami travaillait sur un mémoire dont le sujet touchait précisément aux paradoxes de l’espace-temps dans les grandes questions mathématiques de l’Antiquité : les apories de Zénon d’Élée, les tentatives de résolutions géométriques de la trisection des angles et de la quadrature du cercle...

« Il est mort dans le grand incendie qui dévasta l’université. Quand je revois cette nuit, c’est comme si je sentais la folie se propager avec le feu. Nous étions malheureusement au dernier étage du bâtiment principal. Il m’a aperçu soudain au milieu du tourbillon humain. Il agitait la main — cette main qui brandissait son précieux mémoire... Il sentait que le mouvement de la foule allait me sauver, mais le rejeter, lui, vers le brasier... »

Ma gorge se serra : les derniers mots s’étranglèrent, tandis que le visage du montreur d’images parut se transformer, par tâches et par instants, pendant tout le temps où je fixais mon regard sur lui. Et je fus saisi d’épouvante lorsque je vis les flammes mêmes de l’incendie embraser ses yeux et que j’entendis résonner sa voix :

« Vous avez pu prendre cet inestimable manuscrit, vous avez pu le sauver, n’est-ce pas ? Qu’en avez-vous fait ? »

À ce moment, je sentis passer sur mon visage le souffle chaud d’une nuit d’été. Du bas de la corniche rocheuse montait le rugissement des vagues. Au loin, le vent de la haute mer faisait rage. Ici, la route de la corniche, si étroite, avait disparu, complètement recouverte par des éboulis. Et moi, j’essayais de fuir.

J’escaladais fébrilement les écueils glissants, protégeant un dossier déjà taché de sel, du mieux que je pouvais, de l’assaut des lames gigantesques qui cinglaient la paroi. Pourtant, j’essayais d’échapper à quelque chose de plus terrible que le déferlement des flots, et l’abri que je cherchais devait être plus définitif qu’une anfractuosité de rocher. Et les longues conversations entre Fransku et moi ne cessaient de refluer par bribes en ma mémoire.

« La recherche de la fusion directe du carré dans le cercle était par conséquent considérée comme ce qu’il y a de plus élevé, comme le but ultime. Le carré est l’image limitée de notre esprit ; quant au cercle, il paraît être la plus simple des figures... C’est en fait une réalité insaisissable. C’est le terme ultime. On ne peut aller plus loin.

« Par une construction géométrique, on peut toujours transformer le carré en un octogone de même surface, puis, en doublant toujours le nombre des côtés, faire des polygones équivalents dont la forme s’apparenterait de plus en plus à celle du cercle. On s’approcherait du but sans jamais l’atteindre.

« Au contraire, on ne pourra jamais ni augmenter ni diminuer le nombre des côtés du cercle. Le cercle est stable : une fois entré dans le cercle, on ne peut aller en deçà ni au-delà de lui.

« Il y a un chemin qui va du carré au cercle, mais il est sans fin. Il n’y a aucun chemin qui mène du cercle au carré. C’est le but ultime, le bout du monde. Vraiment, on ne peut aller plus loin. »

Et moi, j’essayais de fuir ! À présent, je gravissais fébrilement la falaise battue par les coups de la mer, alors que la mémoire des événements terribles que j’avais vécus revenait par intervalles, comme le mouvement cadencé des flots. Il semblait d’ailleurs qu’il faille s’élever toujours plus haut pour échapper à la violence des lames : au-dessus, en escaladant l’à-pic, on pourrait atteindre l’ouverture de la caverne.

Le souvenir de mon corps s’accroche à la paroi, de saillie en saillie, à chaque fois que les vagues le frappent, jusqu’à ce que, une dernière fois, la main agrippe le manuscrit de l’ami. À ce moment même, l’autre main perd sa prise, et tout est balayé dans un fracas effroyable. Quand le vertige s’installe, où est le haut, où est le bas ?

Tandis que je m’engloutis dans la nuit, la réponse du montreur d’images m’immobilise dans l’instant. Déjà sa lanterne magique s’est allumée. Des visions surnaturelles se projettent sur les nuées vaporeuses qui flottent dans la trouée devant moi : la rue s’arrête là, à une marche qui descend et s’enfonce dans une eau noire sur laquelle passe un courant d’air frais chargé d’odeurs de plantes en décomposition. Pas une ride sur l’onde.

De l’autre côté de la petite étendue d’eau, sur une dalle en avancée, la hiérodule garde le seuil de la caverne qui est son temple, alors que le toucher juste effleuré de sa harpe compose les jeux harmoniques d’une source voisine dont le jaillissement marbre d’une écume laiteuse la surface de l’étang, obscurcie sous le ploiement d’humides frondaisons. Et mon radeau glisse, sans heurt, vers ce débarcadère étrange.

Il glisse vers l’intemporel, approchant toujours du terme et demeurant toujours séparé de lui, progressivement happé par le lent tourbillon qui plonge au cœur du moment présent, où le temps apparaît plus près, plus grand.

Passée la moitié de la distance à franchir, couvrir la moitié de l’intervalle restant semble aussi long que le parcours précédent.

Comme un paysage d’abord lointain — si minuscule qu’on le perdrait facilement de vue — s’élargit au fur et à mesure que nous progressons vers lui, pour finalement nous absorber totalement en lui, le champ de l’heure s’évase sous l’effet d’une perspective en mouvement, si bien qu’on peut prévoir qu’il n’y aura jamais de terme à un voyage qui ne cessera d’être attiré vers une fin qu’il ne pourra jamais atteindre.

Il est probable que si, désormais, l’appréhension de la durée des phénomènes n’a plus de référentiel stable, si l’étalon temporel semble s’alentir régulièrement, c’est à une certaine accélération dans la projection des éclairs de conscience qu’il convienne de l’imputer, et non à une modification dans le continuum absolu du temps lui-même. Mais pourquoi l’éclat de la lumière qui filtre au travers des feuillages commence-t-il à pâlir par intermittence, faiblissant insensiblement avant de regagner sa puissance ?

Un clignotement lent d’éclairs de lumière entrecoupés d’un silence noir. Puis, plus longs les moments de cécité, plus rares les instants où je recouvre la vue : alors la taille de la hiérodule m’apparaît plus haute, le débarcadère plus inaccessible.

La main de la prêtresse, éclairée par intermittence, est désormais si large auprès de celle que je lui tends : la mienne tiendrait sans doute tout entière en elle, mais, si la minute, la seconde qui nous sépare encore est divisible à l’infini, nos mains ne se joindront jamais !

À nouveau le noir envahit l’écran, anéantissant avec lui toutes les sensations, si longuement à présent qu’il arrive qu’on perde la mémoire de l’instant précédent et que l’éclair suivant soit comme neuf, inattendu.

Un autre jour se lève, suivi aussitôt d’une nuit profonde, séculaire, puis une naissance soudaine me remet au monde : une main a pris ma main et me tire jusqu’à la nouvelle terre.

VII. La Ville du littoral

Une grande courbe surplombant la mer. J’y suis arrivé à la nage, après avoir contourné les âpres péninsules qui découpent le continent boréal, pour maintenant aborder sur ce rivage tourné vers le nord.

Il faut prendre garde aux baleines qui abondent dans ces eaux : elles peuvent renverser votre esquif et, immergé dans l’étendue liquide à des kilomètres de la côte, vous seriez contraint de nager au milieu de leurs remous tumultueux.

Vous nageriez vers des falaises rougissant sous le soleil — votre seul repère, car, derrière vous, jusqu’à l’infini, il ne subsisterait sans doute plus rien ! —, interminables parois verticales parcourues d’échelles et de couloirs de bois ou de câbles, encastrés ou suspendus au-dessus du vide et conduisant à divers paliers rocheux où croissent parfois des figuiers ou des vignes sauvages ; à des excavations, aussi, où vous pourriez vous réfugier pour la nuit : là, alors que tout se fond au noir, du pied de la falaise s’élèverait calmement la dissolvante rumeur de la mer.

Au fond de la crique où l’on a repris pied, derrière les rochers sur lesquels on a grimpé, épuisé jusqu’au moindre mouvement, on a trouvé une étendue de sable où s’allonger et reprendre souffle.

Non loin, dans une cuvette rocheuse, baignent les lambeaux d’un manuscrit démantelé dont l’encre teinte en couleurs bleutées l’eau croupissante des marées montantes et quelques cadavres de crabes.

Au-dessus, si l’on escalade l’à-pic, on rencontre d’abord une voie ferrée très ancienne, presque entièrement occultée par les broussailles exubérantes et denses qui assaillent même, plus haut encore, la route du littoral d’où l’on peut regarder la rade : les montagnes plongent dans les flots et meurent au loin, à l’ouest, dans l’avancée où finit la baie.

Je connais la route du littoral. Elle est étroite, sinueuse ; elle s’engouffre parfois dans les trouées de la corniche rocheuse.

À l’est, à la sortie du tunnel, deux pistes d’autoroute fusionnent en une grande courbe surplombant la mer, soutenue sur le bord extérieur par de puissantes colonnes dressées sur différentes élévations. Sur ces larges voies qui descendent lentement vers l’ouest ne passe aucun véhicule.

Un peu plus loin au-dessus d’elles, une tour inclinée, dont on devine l’état définitif d’inachèvement au gris permanent du béton, épouse le flanc de la montagne ; des pans entiers de l’escalier intérieur ne seront jamais construits. C’est la première bâtisse que l’on rencontre, une fois sorti du tunnel.

Peu après, la chaussée se rétrécit toujours davantage pour reprendre bientôt son aspect vieillot d’avant les Grands Travaux. Elle est ébréchée par endroits, parfois même recouverte d’éboulis.

Plus bas, on rencontre une voie ferrée rongée par la rouille, occultée par des broussailles exubérantes et denses à travers lesquelles on aurait peine à se frayer un chemin vers la mer, dégravissant avec prudence le flanc ardu où croît l’aigu buisson ardent.

Ces derniers temps, quand le vent de la haute mer a fait rage, sans discontinuer pendant des jours entiers, des lames gigantesques ont balayé la côte, désagrégeant dans un nouvel assaut des constructions déjà démantelées par la force vivante de la végétation : murs éclatés par la croissance de branches ou de racines, toits effondrés, poutres rongées, vestiges de l’éphémère autocratie humaine qui prétendit étouffer la Création sacrée.

Après la grande épidémie libératrice qui a dissout l’humanité, la nature désormais renaissante réinvestit son territoire et, dans l’enchevêtrement d’offrandes spontanées — profusion parfumée de fleurs et fruits sauvages, désordre harmonieux des couleurs organiques —, digère lentement la masse d’immondices de l’espèce disparue.

À l’ouest, cependant, au bout de la grande baie, les points blancs et jaunes composent de proche en proche une vaste tache claire : la ville du littoral s’y étage, dans les nombreux replis de la montagne, de la mer aux cimes, sur différents niveaux auxquels on accède par des escaliers métalliques en colimaçon enlaçant d’étroites tourelles que des portes, fenêtres et paliers miniatures font ressembler à des maisons de poupées ou des décors de théâtre.

Des terrasses d’une blancheur immaculée dominent la mer jusqu’à la dernière corniche, très haut.

Le soleil inonde sans obstacle cette cité blanche et aérée où le temps n’arrive qu’avec des années de retard par le chemin de fer qui longe le rivage.

Dans la ville elle-même, après avoir franchi un petit pont de bois, on pourrait flâner dans les ruelles qui s’incurvent dans leurs pentes, créant des places quand elles glissent les unes dans les autres. Sur l’une d’elles une cathédrale est dressée, face à la mer, au centre d’un parvis où d’étroits et raides escaliers descendent vers le port.

Déchiffrant d’abord, depuis la route de la corniche, les inscriptions antiques gravées sur les frontispices des édifices les plus imposants, il semble que, par la suite, on se soit élevé très haut, passant de l’une à l’autre des ruelles par des venelles tortueuses dont la pente est très forte, jusqu’à cette rue paisible et fleurie, toute bordée de villas à l’abandon depuis si longtemps, qui surplombe la ville au niveau ultime.

Là, une impression de familiarité arrête l’observateur devant ce vieux portillon de fer et cette courte passerelle en pente donnant accès au temple du savoir.

La petite porte une fois franchie, on glisserait dans une foule si dense se pressant dans des directions déterminées qu’on se laisserait entraîner par les couloirs en pente traversant des enfilades d’amphithéâtres bondés où les disciples s’adonnent aux recherches les plus érudites.

On entrevoit parfois un ami de cette époque reculée, assis dans un recoin d’une petite bibliothèque, occupé à étudier les textes sacrés : Fransku Fullonis apparaît ainsi, plongé dans un gros livre et prenant des notes pour son mémoire.

Quand, les larmes aux yeux, presque sans voix, je l’appelle, il semble sortir d’un songe séculaire et ne comprend pas mes larmes : nous ne nous sommes jamais quittés !

Aussitôt qu’il me voit, il me tend le volume et désigne un passage fascinant de la Somme géométrique d’Alzon, l’immortel artiste et mathématicien :

« Le problème essentiel est bien analysé dans cette figure lumineuse décrite par Alzon...

« Dans le triangle ΑΟΩ, il place un point E sur ΑΟ et un point Η sur ΑΩ, puis il relie E et Η par un segment. Il choisit ensuite un point Υ quelconque sur ΟΩ et trace la droite ΑΥ. Cette droite coupe le segment EΗ en un point Ι.

« Il est clair qu’à tout point Υ de ΟΩ correspondra un point Ι, et un seul, sur EΗ ; et, réciproquement, à tout point Ι de EΗ correspondra un point Υ, et un seul, sur ΟΩ. Il y a donc autant de points sur EΗ que sur ΟΩ. Si des segments inégaux, EΗ et ΟΩ, sont composés du même nombre de points, qu’est-ce qui fait que l’un est plus long que l’autre ? 

« Alzon en déduit la présence de vides entre les points. »

Quelle relation peut-il exister entre la présence de ces vides et la résolution de la quadrature dont Fransku, à présent, m’expose l’analyse d’Alzon ?

Dans le cercle initial, Alzon inscrit d’abord le carré, puis, en doublant sans cesse le nombre des côtés, il inscrit des polygones dont la surface tend à se rapprocher indéfiniment de celle du disque ; pour chacun de ces polygones, il construit une surface équivalente rectangulaire sur le diamètre du cercle pris comme côté constant : l’autre côté croît d’une quantité toujours plus réduite et tend vers une limite.

Il opère semblablement à partir du carré circonscrit au cercle et obtient, sur le diamètre pris comme côté constant, des rectangles dont le second côté diminue, toujours plus infimement, et se rapproche de la même limite. Les rectangles croissants et décroissants tendent à se confondre, mais restent toujours séparés par un intervalle. Pourtant, si l’on poursuit l’opération au-delà d’une infinité de fois, les deux rectangles se fondront l’un dans l’autre dans le rectangle carrant le disque.

Fransku me parle ensuite de la proposition d’Alzon concernant la résolution géométrique de la trisection des angles, qui repose en fait, paradoxalement, sur la quadrisection, toujours possible pour n’importe quel angle, puisqu’il suffit de diviser cet angle en deux, puis encore en deux, à l’aide du compas. Par quel raisonnement tire-t-il son principe ? Une quantité est à partager entre trois personnes, mais on ne sait partager qu’en quatre. On donnera donc d’abord à chacun un quart de la quantité initiale, et il restera une quatrième part. Partageons cette part en quatre et donnons une part à chacun : il restera encore une part. Mais continuons les quadrisections : il restera ainsi toujours une part de plus en plus petite, que l’on partagera toujours en quatre, dont on distribuera toujours les trois premières et partagera toujours celle qui demeure. Pourtant, si l’on poursuit l’opération au-delà d’une infinité de fois, on aura bien partagé en trois la quantité initiale.

Alzon en déduit ce que l’on peut formuler ainsi : « Le tiers de n’importe quelle quantité est égal à la somme des termes d’une série infinie où chaque terme est le quart de celui qui le précède et dont le premier terme est le quart de la quantité initiale. »

Ayant déterminé la formule générale, il l’applique aussitôt, bien entendu, au partage des secteurs angulaires afin de résoudre le problème de la trisection : le tiers de n’importe quel angle est donc égal au quart de cet angle augmenté du quart du quart suivant, puis du quart du quart de quart suivant, etc. Ce processus se répétant une infinité de fois, le géomètre se rapprocherait toujours du point ultime sans jamais parvenir à le rencontrer définitivement. Il faut donc poursuivre l’opération au-delà d’une infinité de fois.

Selon Alzon, la quadrature du disque ainsi que la trisection de l’angle ne pourraient être résolues qu’en tirant parti des paradoxes de Zénon d’Élée.

Nous trouvons en effet, dans l’aporie de la dichotomie, un raisonnement analogue à ceux employé par Alzon pour résoudre la quadrature et la trisection : dans cet argument, où un personnage doit franchir une distance, il faut nécessairement que ce personnage passe d’abord par le milieu de cette distance et, pour franchir l’intervalle restant, il faudra nécessairement qu’il passe d’abord par le milieu de celui-ci, puis par le milieu de l’intervalle suivant, et ainsi de suite, si bien qu’il lui restera toujours la moitié d’une distance à parcourir et qu’il n’arriverait jamais au bout du chemin.

De même, le temps, si infime soit-il, mis par Achille pour franchir tout intervalle qui le sépare de la Tortue permettra à celle-ci de quitter l’extrémité de cet intervalle et d’en créer un autre, qu’Achille devra franchir à nouveau, et ce processus se reproduira sans cesse, si bien qu’en principe Achille ne pourra rattraper la tortue.

« Donc, écrit Alzon, si le personnage franchit la distance, si Achille rejoint la tortue, pourquoi ne réussirions-nous pas à arriver à la surface du disque en partant de celle du carré inscrit, pourquoi n’arriverions-nous pas au tiers de l’angle en partant du quart ? »

Quand Fransku me parle, ses yeux s’illuminent. Pour lui, le problème à résoudre est vital : c’est comme si le but géométrique, le point ultime à placer sur une figure, coïncidait avec le terme d’un cheminement spirituel.

La simple figure du cercle enferme en elle la vision directe de l’au-delà des limitations successives où sont enfermés le carré et tous les autres polygones. Le but est simple : faire se fondre l’esprit prisonnier des limitations dites rectangulaires dans l’esprit libéré, dit circulaire, donc circulariser le carré. Mais où se trouve le point de fuite ?

Dans l’aporie de la dichotomie, la série infinie converge vers une limite, car les intervalles d’espace et de temps qui s’ajoutent sont de plus en plus courts : il faut en effet deux fois moins de temps pour parcourir un intervalle deux fois plus court.

Supposons en revanche que l’on mette toujours la même durée pour parcourir des intervalles toujours plus réduits : le parcours alors n’aurait jamais de fin. C’est ce qui se produit lors de la trisection, de la quadrature et de la circularisation, où chaque étape de la construction demande autant de temps.

La construction ne peut avoir de fin que si chaque nouvelle étape a une durée plus courte que celle qui l’a précédée. Il est donc nécessaire et suffisant que s’accélère le processus du doublement des côtés pour que la construction de la quadrature ait un terme, il suffit que s’accélère le processus d’ajout du quart de la quantité précédemment ajoutée pour que la trisection s’opère en un temps fini.

« Eh bien, comment faire accélérer la construction ? Et, après tout, est-il possible de réduire à l’infini la durée des actions ?

— C’est ce que j’étudie en ce moment. Il faut pénétrer la structure du temps. La figure triangulaire d’où Alzon déduit la présence de vides entre les points pourrait tout aussi bien éclairer la dimension temporelle : on parlera simplement, désormais, de durées et d’instants là où l’on parlait de segments et de points.

« On voit, par le triangle d’Alzon, que l’on peut réduire les durées sans changer le nombre d’instants : les durées inégales EΗ et ΟΩ sont bien composées du même nombre d’instants. On pourra donc réduire indéfiniment la durée de chaque étape de l’opération, qui se déroulera dans la durée limitée de notre choix.

— Soit. Le triangle d’Alzon est une preuve théorique, mais n’y a-t-il pas des limites physiques ou physiologiques ? Concrètement, de quelle façon parviendrons-nous à contracter le temps ?

— Viens avec moi », dit-il, refermant la Somme géométrique et rangeant ses notes dans une volumineuse chemise cartonnée.

À présent Fransku marche si rapidement devant moi que j’ai peine à le suivre. Dans mon esprit se bousculent les souvenirs des phrases prononcées et des voyelles chantant sur les figures géométriques d’Alzon.

Nous parcourons de larges couloirs en pente qui traversent des enfilades d’amphithéâtre où œuvrent les disciples, nous dégravissons de multiples marches. Nous nous dirigeons, semble-t-il, vers le cœur de la bâtisse où se dresse la colonne vertébrale du temple du savoir : deux immenses escaliers en hélice imbriqués l’un dans l’autre, comme les deux chaînes enroulées d’une longue molécule nucléique, nous élèvent vers les paliers supérieurs.

Tandis qu’une sonnerie retentit, nous commençons à côtoyer un nombre toujours plus grand de disciples à chaque nouveau palier. Bientôt la foule, dont la densité s’est accrue, commence à dissoudre par moments la stature de Fransku. Il disparaît, finalement occulté par la multitude qui gravit le grand escalier.

Au fur et à mesure que je m’élève, je pressens que le niveau supérieur se confondra avec celui que je viens de quitter. Me penchant par-dessus la rampe pour inspecter de haut en bas le vide central de cette vis sans fin, j’aperçois vers le bas une infinité de répliques passées de moi-même, à chaque niveau de cet abîme insondable, tandis que j’ai le sentiment d’être moi-même observé de haut par mes semblables futurs des niveaux supérieurs, à perte de vue.

Sans doute, dès lors que ma conscience s’observe, ainsi bouclée sur elle-même, un nouvel espace temporel se crée en moi, mais par quel mécanisme ?

Cette petite porte réservée au service, placée à mi-étage dans une alcôve de la paroi concave de la cage d’escalier me paraît propice : je me soustrais désormais à l’agitation confuse en empruntant les degrés d’un raidillon qui s’enfonce sur la droite d’un couloir en pente et me retrouve seul à explorer le labyrinthe.

« C’est en soi-même qu’il faut pénétrer la structure du temps », pensai-je, regrettant de ne plus pouvoir argumenter avec Fransku.

Il m’apparaissait maintenant, en effet, que le temps n’existait pour nous que par la conscience que nous en avons ; sans doute la mémoire était l’organe principal nous permettant d’appréhender des mouvements chronologiques, de comparer la réalité présente à des états passés successifs. Mais, si la mémoire pouvait servir à différencier les événements, comment aurait-elle pu induire en nous la sensation de la durée ?

Les échelles métalliques s’engouffrent dans des conduits tubulaires quelquefois si étroits que l’on est contraint de ramper pour se déplacer, convaincu cependant d’aboutir sous peu à cette pièce circulaire que le premier venu prendrait d’abord pour un laboratoire photographique, avec ses agrandisseurs et ses clichés suspendus, s’il n’y découvrait ces lourdes machines disposées dans toutes les directions devant des meurtrières : par l’une des lucarnes on aperçoit en contrebas un immense amphithéâtre où les écrans forment une grande couronne continue.

Debout devant l’un d’eux, je vois Fransku qui me fait signe : « Prends les commandes ! Mets la machinerie en route ! »

Sitôt les leviers manœuvrés, les moteurs s’animent, le ronronnement emplit la salle, tandis que des angles de lumière irisée se projettent devant nous : la jeune femme entre alors dans le champ, venue du fond de l’esplanade, à la tombée de la nuit. Chargée de lourdes valises, elle se rapproche lentement, en direction de la gare des autocars où déjà s’amasse la foule anxieuse des êtres menacés par les dictatures en place. Il faut partir très vite, quitter le pays avant qu’il soit trop tard !

Dans les véhicules, on entasse à la hâte des paquetage informes, des ballots mal ficelés qui encombrent l’intérieur du véhicule où les exilés ont du mal à se loger.

Tandis que la jeune femme a pu installer ses bagages et s’asseoir au fond, l’observateur, jusqu’à présent immobile sur le trottoir d’une rue haute, se met à dégravir la dizaine de marches qui plongent sur la place, et se dirige vers l’autocar.

À peine a-t-il pénétré que le moteur est mis en route et que, sans plus attendre, le véhicule s’ébranle. Malgré les cahots, le personnage réussit tant bien que mal à gagner un coin où, enfoncé dans un fatras de bagages, il pourra cependant supporter l’inconfort du voyage.

Alors que l’autocar de nuit disparaît dans une dernière courbe, une brume grisâtre commence à envahir tout l’écran.

VIII. À l'est

L'autocar abordait les faubourgs de la ville : par la vitre, le passager regardait distraitement à travers le brouillard les grands panneaux de propagande gouvernementale dressés sur les premiers terrains vagues où s’éparpillaient des bâtiments massifs désaffectés.

On devinait l’ocre jaune résiduel des façades au milieu de la grisaille du ciment d’origine. On imaginait des halls d’entrée crasseux, des boîtes aux lettres délabrées où l’on ne déchiffrait plus les noms.

Sans souvenir précis, on aurait cependant l’impression obsédante d’avoir déjà vécu là, dans un appartement vétuste et nu, à une époque indéfinie, et de presque reconnaître ce néant triste des banlieues de l’Est central.

Le passager s’engloutissait dans la contemplation de ce rien à voir : la large chaussée traversait en ligne droite des zones abandonnées parsemées de plates-formes bétonnées, fondations d’édifices morts-nés, aux piliers inachevés d’où saillait la ferraille enchevêtrée des armatures.

Il avait d’abord eu le sentiment que rien n’avait changé, puis, dans le vague de son regard, se constituait en lui la conviction que, peut-être, il n’était jamais parti, que le véhicule où il se trouvait n’était autre que l’autobus quotidien qui le ramenait chez lui.

Alors que des lames de vapeurs passaient discontinûment derrière la vitre, il ressentit dans le défilement du paysage urbain un progressif alentissement. Il crut à ce moment percevoir derrière lui le mouvement de quelqu’un qui se lève et regroupe ses bagages, puis reconnaître dans le lointain, entre deux vagues de nuées opaques, l’abri d’un arrêt de bus.

La jeune femme passe enfin devant lui, chargée de lourdes valises, et progresse maladroitement vers la portière avant, tandis que le véhicule finit par faire halte à l’approche d’un embranchement, juste après avoir dépassé les deux panneaux de propagande d’un dernier terrain vague.

Une fois la porte ouverte, la jeune femme descend les degrés et pénètre dans la brume. Elle semble ne pas entendre la voix du conducteur lui crier : « Saurez-vous retrouver votre chemin dans ce brouillard ? » ; elle ne voit pas, non plus, qu’un passager s’est levé de sa place et qu’il s’enfonce à sa suite dans les nuées qui passent derrière elle : elle disparaît, simplement, silencieuse, tandis que, sans attendre, le car referme sa portière et s’efface à son tour dans le cours immuable de sa ligne.

Le voyageur se trouva sans repère, le seul être qui aurait pu le guider s’étant englouti dans la vapeur qui noyait la ville. Pourtant une espèce de confiance absolue accompagnait le sentiment, qui se renforçait en lui, d’avoir déjà vécu ce moment : le peu qu’il voyait des lieux parcourus ne lui était pas étranger. Il avançait comme s’il savait déjà ce qui allait surgir devant lui : il prévoyait ainsi qu’au tournant des ruelles successives apparaîtraient des échoppes de marchands juifs, des boucheries et des épiceries orientales, des tailleurs ou des vendeurs d’estampes et d’imageries religieuses.

La sensation d’être revenu chez lui ne l’étonna pas : spontanément, ses pas empruntaient un chemin déjà tracé. Alors qu’il venait de dépasser les tréteaux d’un imagier, la rue s’arrêta brusquement à une marche s’enfonçant dans une étendue d’eau noire.

Une étendue d’eau noire sur laquelle passe un courant d’air frais chargé d’odeurs de plantes en décomposition. Aussitôt, la brise chasse la brume et la vision devient d’une intense acuité, d’une quasi-vacuité : pas une ride sur l’onde.

De l’autre côté de la petite étendue d’eau, sur une dalle en avancée, la jeune femme est là, presque immobile, traçant du bout d’une longue tige, d’un mouvement imperceptible et continu, une figure sur la plage de sable, devant le seuil d’un caveau creusé dans le roc en direction duquel le voyageur se sent comme porté lui-même, en de lents tourbillons, sur un radeau glissant sans heurt.

Le radeau glisse sans heurt vers le débarcadère étrange. Tandis que ce doux et dernier voyage s’effectue en dehors de tout effort et de toute volonté personnelle, le souffle léger de l’air suffisant à le pousser vers l’autre rive, l’observateur sait qu’il pénétre dans un monde où le temps n’a plus de sens.

L’intuition que l’origine de tout instant se trouve dans l’incessante ronde des naissances et morts de ses propres pensées lui suggère un terme possible à son parcours : la dissolution des images mentales et, avec elles, vraisemblablement celle des dernières limitations.

À présent, elle l’attend, debout devant sa mystérieuse figure de sable. Mais plus les hypothèses concernant ce qui doit advenir, et les images mentales qui s’en forment, éclosent dans l’esprit du voyageur et le troublent, plus les courants se désorganisent et déroutent le radeau de sa trajectoire ; dès que la pensée s’apaise, au contraire, le parcours recouvre son harmonie et l’être se sait progressivement attiré dans le lent tourbillon qui plonge au cœur du moment présent, où le temps apparaît plus près, plus grand. Ainsi pressent-on l’instant de l’arrivée au débarcadère : on commence à percevoir le flux de ses propres pensées comme une succession rapide de décharges vibratoires ; ainsi naissent et disparaissent les images mentales qui présentent le voyageur s’approchant de la gardienne du tombeau, et celle-ci commençant à tracer doucement sur le sable les lignes de la figure labyrinthique que le radeau lui-même paraît simultanément composer sur l’eau, dans les lents tourbillons des courants qui le portent vers l’entrée du caveau, qui commencent à l’introduire dans la caverne !

À mesure, en effet, que l’on s’approche de la hiérodule, quand l’attention devient si forte que le champ de l’heure s’évase, que la seconde semble un jour, une alternance lente d’éclairs de lumière et d’obscurité commence à clignoter devant l’observateur.

On perçoit désormais, entre les instants, entre les pensées à l’origine de ces instants, un vide, un silence noir qui, avec l’approfondissement de l’attention, se prolonge en une nuit séculaire et s’élargit toujours, jusqu’à ce qu’une trouée apparaisse dans la paroi et que la lumière éternelle en jaillisse et envahisse le noir de la caverne. Les images seraient très nettes : devant le voyageur apparaîtrait alors une étroite baie rocheuse, au bord de la mer, et, au loin, l’île resplendissante de Lepsos, qu’il gagnerait à la nage et où il rejoindrait à jamais les siens, ceux qui ont accompli le voyage.

Un autre jour se lève — une main a pris ma main et me tire vers la nouvelle terre.

Une main a pris ma main et me tire. On m’extrait de la place inconfortable où des ballots mal ficelés me coincent. Une fois debout, je contemple distraitement le paysage urbain à l’abord d’une austère cité de l’Est central : l’autobus dépasse les deux grands panneaux de propagande dressés dans un dernier terrain vague, ralentit et finit par faire halte près d’un embranchement.

Je me déplace, malaisément, le long des rangées où les passagers restent assis, et descends seul du véhicule, qui reprend aussitôt le cours de son itinéraire.

Le temps est très clair, la lumière est pure et baigne le bâtiment tout proche où je dois me rendre, à droite d’une large esplanade polygonale dont on ne compte plus les multiples côtés : là, un immeuble à deux étages, ocre jaune, et dont le rez-de-chaussée est entièrement occupé par le vaste hall de l’atelier d’un garage, épouse l’inflexion de la place.

Au premier palier, justement, une fenêtre est éclairée, « sans doute celle de ma chambre », pense-t-on alors qu’arrivé près du garage on scrute l’intérieur du hall, puis songe à pénétrer dans le dédale des ateliers dont les murs sont peints de deux tons de couleur verte.

On déniche enfin la cage d’escalier, à gauche, derrière les boîtes aux lettres et le réduit où l’on range les cycles, et on se met à gravir lentement les marches vers le premier palier avec la sensation de retrouver un lieu familier.

Un long balcon, à présent, que l’on suit jusqu’au bout, où se situe la porte d’entrée de l’appartement. Une simple poussée écarte le battant, révélant un anarchique agencement de pièces.

Des meubles garnis d’une galerie de bibelots d’Extrême-Orient suivent la courbe d’un corridor mal éclairé qui s’engouffre dans des cloisons d’étoffes imprégnées de diverses fragrances d’encens.

Perdant presque pied dans la luxuriance outrancière des robes éparpillées sur le brocart de lits de plumes à moitié enfouis dans les recoins d’un vestiaire, on s’égare sous des tentures sombres, on s’infiltre dans des interstices matelassés qui se referment derrière soi.

Une faille, soudain, dans un rideau : un léger écartement me fait entrevoir une chambre molle comblée de tissus et de coussins brodés, au fond de laquelle s’appuie une rangée de fauteuils pliants provenant d’une antique salle de spectacle.

Près d’une penderie, un mannequin revêtu de perruques et de vêtements semble se mouvoir sous l’oscillation d’ombres projetées par une lanterne magique en direction d’un écran, sur le mur opposé. Je m’installerai alors que la séance est entamée et répète une ronde d’images.

Dans le déroulement apparemment continu des images s’insèrent des brèches que l’on ne perçoit pas d’ordinaire, des vides que la conscience ne saisit pas.

Peut-être s’y intercalent des images d’autres films, images qui me sont pour l’instant inaccessibles, mais qu’un simple décalage dans le rythme d’éclairage pourrait me rendre visible. Peut-être aussi, comme des vides séparent les points conjoints d’une droite ou les images de ce film, des silences noirs intemporels séparent-ils les instants qu’éclaire régulièrement la conscience.

Entre les instants gît l’éternité : dans ces interstices intemporels doit se trouver l’abri définitif que je recherche. Une simple accélération dans le rythme de l’éclairage m’y ferait pénétrer, puis demeurer. Un simple décalage.

Fasciné par le retour perpétuel des mêmes images sur l’écran, je suis peu à peu entré dans un état de rêve où la sensation, particulièrement obsédante, de vivre un jour éternellement recommencé était symboliquement évoquée par l’image d’une bande cinématographique bouclée sur elle-même et défilant à la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde. La durée d’un cycle étant de vingt-quatre heures, j’en déduisais naturellement la longueur formidable — vingt-cinq milliards neuf cent vingt millions de kilomètres — de cette pellicule dont ma conscience n’extrayait que vingt-quatre images par seconde. Entre celles que je percevais, s’intercalaient peut-être des images d’une autre réalité. J’étais avide de voir, de savoir.

Ces fastidieux calculs mentaux m’ont tiré du rêve : allongé sur un lit à armature métallique, douché de la lumière crue d’une ampoule électrique nue, envahi par une vague de chaleur accablante qui me rend insupportable ma chemisette légère même et m’enjoint de me redresser, tant la moiteur des draps me dégoûte, je me lève pour ouvrir davantage la baie vitrée qui donne sur la vaste étendue polygonale, quasi circulaire, des terrains vagues à perte de vue : une grande route rectiligne en jaillit tout au fond à l’ouest, où l’on voit d’ailleurs un autocar délabré progresser à vive allure, puis ralentir à l’approche des grands panneaux d’affichage, pour finalement faire halte près de l’arrêt de bus où se situe l’embranchement avec la route venue de l’extrême gauche, dont on discerne seulement la partie la plus proche.

Du véhicule arrêté ne descend, malaisément, qu’une jeune femme chargée de valises et qui, sans prêter attention aux propos que lui tient le conducteur, s’avance aussitôt vers le bâtiment et regarde longuement la fenêtre sur le rebord de laquelle je demeure accoudé, goûtant la douceur parfumée de l’air.

IX. Le Territoire intérieur

Àcet instant, précisément, le conducteur de l’autocar sent qu’il sort d’un songe. Les yeux mi-clos, il hume — inhume, exhume : il examine les sensations dont son corps est la scène, mais qu’est-ce qui l’amène à considérer telle sensation avant telle autre ? La cause du passage de l’une à l’autre échappe : pression des mains sur le volant, du pied sur la pédale d’accélération, regard sur les bandes claires délimitant les files — parallèles se rapprochant les une des autres en s’éloignant de l’observateur, mais disparaissant toujours avant le point final, le point de fuite, sous la courbure exagérée du globe terrestre.

Le paysage travers — un désert à perte de vue — semble immobile, malgré la vitesse : l’absence de cahots, de vibrations de toutes sortes, de dénivellations ou de virages contribue à établir cette illusion ; seul un regard exercé permet de reconnaître le mouvement au flou de la route et du désert dont le grain d’origine n’est plus perçu.

Isolé dans le véhicule lancé sur cette piste, l’être devient théâtre : l’activité mentale oscille régulièrement entre attention et imagination. D’instant en instant, il sait qu’il sort d’un songe et sent qu’il est présent, mais qu’est-ce qui amène la conscience à cette constatation ?

Les yeux clos, il hume — inhume, exhume. Il semble entrevoir les lignes directrices du paysage converger vers un point situé devant lui, comme des parallèles attirées par quelque aleph aimant.

Au premier abord, la situation paraît bloquée : rien à voir, rien à entendre, rien à sentir... mais c’est négliger les proportions démesurées que prennent les réactions physiques, émotives et mentales de l’être placé dans cet état autistique — elles occupent tout le champ —, d’autant plus que les questions essentielles (où ? quand ? qui ? comment ? pourquoi ?) demeurent sans réponse !

Les yeux brusquement ouverts, il considère l’uniformité du cadre désertique, son absence de localisation précise, de même que la convexité accentuée du sol, caractéristiques qui semblent à leur tour dénuées de réalité. Et cette situation lui paraît aussi bloquée que l’autre... À la rigueur, cette séquence servira de support au générique. Mais ensuite ?

Le lieu de l’expérience redevient indéfini — cave, caveau, caverne ? —, mais possède les mêmes qualités stables ; cependant le mot caverne évoque pour l’observateur un fait primordial : il voit une goutte d’eau suinter le long d’une stalactite, puis tressaillir en bout de course au-dessus d’un lac souterrain au centre duquel elle finit par tomber — toute la scène, très dense, possède à un haut degré un caractère d’immédiateté et d’éternité qui lui confère un impact considérable, détaillée image par image, puis reconstruite au ralenti.

Le mouvement centrifuge des ondes, continuant la chute de la goutte, provoque toute une réflexion sur la persistance des phénomènes : il est manifeste que rien ne disparaît dans le néant du passé, mais que tout événement continue d’être, en expansion dans toutes les directions de l’espace, porté à la vitesse de la lumière ; celui qui pourrait l’accompagner à la même vitesse resterait éternellement dans cet instant.

L’intuition que le temps est un mouvement d’attraction dont tous les corps participent permet d’entrevoir où, comment et pourquoi le personnage est à l’abri.

Il est clair que le sujet se trouve dans un véhicule lancé à grande vitesse et qu’il s’immerge dans une réflexion sur la nature du temps. Il arrive même à déduire, à partir de l’image mentale d’une goutte d’eau qui tombe dans un lac, une formule de variation,

tv = t (c – v) / c ,

pour tout véhicule se déplaçant à une vitesse v, où apparaissent la vitesse de la lumière c, qu’il nomme vitesse du temps, et les durées tv — ou temps des éléments portés à la vitesse v — et t, ou temps des éléments au repos.

Appliquées ensuite aux dimensions spatiales, cette formule devient :

xv = x (c –v) / c,

d’où l’on tire la justification de l’existence d’un point de fuite où se réduisent les corps portés à la vitesse du temps.

Les yeux brusquement ouverts, il sait qu’il sort d’un songe et sent qu’il est présent ; il hume, il examine les sensations dont son corps est la scène — pression des mains, du pied, concentration du regard...

Au fur et à mesure que la vitesse s’accroît, le temps, logiquement, alentit son rythme, tandis que les dimensions se rétrécissent d’autant. Le parcours, tout d’un coup, paraît obéir à une équation rigoureuse — courbe dont on pourrait par calcul prévoir jusqu’au dernier des points : l’instant où l’être isolé dans le véhicule lancé sur la piste devrait atteindre cette limite où le temps s’arrête, où les parallèles fusionnent et où, précisément, l’être comprend la nature du point de l’espace et du temps où il s’est réfugié et où aucune lumière, aucun son ne pénètre, où aucun écart thermique n’est sensible.

Les yeux mi-clos, il a d’abord conscience du ronronnement du moteur, du léger cliquetis des tôles, puis des sensations parcourant son corps : pression des mains sur le volant, du pied sur la pédale d’accélération, douleur au niveau de la colonne vertébrale, due à une mauvaise position.

Étrangement, il a le sentiment que l’un de ses passagers, devinant son assoupissement, s’est levé, quittant sa place pour s’approcher de la cabine, et qu’à présent il demeure figé derrière lui, gardant le silence devant l’interdiction formelle de parler au conducteur affichée sur la cage de verre.

Les yeux brusquement ouverts, il considère l’étroite route sinueuse qui gravit l’escarpement. « Le terme du voyage approche », pense-t-il, alors que le véhicule progresse péniblement sur cette piste à flanc de montagne depuis laquelle on domine les gorges d’un torrent impétueux où le regard du conducteur semble repérer les jalons de son itinéraire.

De l’autre côté, sur le versant escarpé qui fait face, il devine des blockhaus éparpillés dans les rochers, des sentiers à peine tracés, souvent indécelables.

Un coup d’œil dans le rétroviseur lui montre les passagers endormis à leurs places et, parmi eux, celui qu’il vient d’imaginer à ses côtés ; cependant, le siège du fond, celui de la jeune femme, est désormais vide. La main du conducteur a beau orienter le miroir de façon à observer l’espace intérieur du véhicule, la jeune femme reste invisible.

Puis, tandis qu’il remet en place le rétroviseur, l’image du passager assoupi revient dans le cadre, comme s’il fallait que le sommeil de ce dernier reprenne tout le champ de la conscience du spectateur.

Peu à peu, dans le rêve du passager assoupi, les lumières de la salle de cinéma s’étaient effacées ; les conversations avaient cessé, l’attention s’instaurait tandis que les yeux fixaient la toile.

Mais la séance tardait tellement à commencer !

Était-ce à cause du silence, de l’obscurité ou de l’immobilité forcée ? —, l’idée d’une avarie se précisait, d’autant plus qu’aucun bruit ne venait de la salle des machines.

On s’était levé, on avait parcouru dans tous les sens l’édifice spectaculaire, le long des multiples coursives des différents niveaux. Les parois commençaient même à présenter des saillies rocheuses et des anfractuosités ; on y dénichait des brèches par lesquelles on discernait, très loin au-dessous, les gorges du torrent impétueux qui nous séparait de l’autre versant abrupt, luxuriant, avec ses blockhaus éparpillés dans les rochers, les sentes qui le sillonnent et qu’on parcourait d’un regard aigu, comme si l’on reconnaissait avoir déjà escaladé l’une d’elles, qui tournait court, pour finir, à la porte d’un hôtel perdu de l’ancien style, dont les deux étages décrépis dominent dangereusement l’à-pic.

On se rappelait les trois femmes âgées si farouches qui le tenaient ; le sol carrelé jaune et noir de la cuisine, portant les traces d’objets pesants qu’on a traînés ; les vasistas graisseux entrouverts par le haut. Et la vision dérangeante de cette mitraillette posée contre le mur ocre délavé — image tellement fixe et silencieuse que l’idée d’une avarie avait fini par tirer le rêveur du sommeil : aucun bruit de moteur, aucun cahot.

Les yeux brusquement ouverts embrassent d’un coup la situation : l’autocar est en effet arrêté sur le bord de la route, à la lisière d’un bois immense, vert clair, insondable — et l’ensemble des passagers, et le conducteur lui-même, ont déserté le véhicule. Dehors, cependant, on ne voit personne. On se lève, on se déplace malaisément vers la porte avant largement ouverte sur des fourrés inextricables. Inextricables ?

En mettant pied à terre, on a la sensation de se trouver dans un lieu familier, où l’on peut s’orienter sans peine. À travers les taillis qui l’obstruent, on pourrait même reconnaître la piste enfouie d’un sentier qui s’enfonce sur la droite.

Comme les branches se referment derrière soi, on s’engage dans une sorte de couloir végétal légèrement en pente, sous une voûte formée d’un treillis de brindilles, de feuilles et de branches enchevêtrées.

Les parois de la galerie, taillées dans la broussaille, sont très denses, et le bois traversé est insondable — ou trop flou ou trop peu contrasté. Les mains peuvent à peine écarter quelques tiges pour permettre au regard de scruter au travers : on devine, quelques centaines de mètres plus bas, au fond du ravin, le débit puissant d’un torrent coulant entre les rochers, au seuil du territoire.

À cet instant, le conducteur de l’autocar se ressent comme au sortir d’un songe ; mais un coup d’œil dans le rétroviseur lui montre la réalité de l’espace intérieur de son véhicule, désormais complètement vide.

Par la vitre, il considère attentivement sa situation, la compare avec le tracé des droites et des courbes de la figure labyrinthique qu’il a en main : arrivé en vue d’un embranchement où, sur la droite, du côté de l’abîme, s’enfonce un chemin de terre, jalon important de son itinéraire, le conducteur sait à présent que le terme de son voyage est proche. Il arrête son véhicule et l’abandonne définitivement sur la piste, descend et s’engage sur le chemin à flanc de montagne.

À cette altitude, la végétation est rare, laissant apparaître les couleurs de la terre et des rochers. Le conducteur marche sans hâte, fasciné par le long serpentin qui se déroule en pente douce devant lui jusqu’aux gorges du torrent ; il goûte la fragrance estivale particulière de l’air ambiant due à la canicule et se sent pénétré d’une étrange impression de déjà vu.

« L’heure de la réunion approche », pense-t-il.

Déjà nombre de sympathisants se pressent dans le hall du cinéma que le voyageur vient de dépasser, marchant vers les boutiques richement décorées pour les fêtes, tandis que s’illuminent les guirlandes d’ampoules bariolées le long de la montée incurvée de la rue principale où le verglas rend toute progression si périlleuse et qu’il parcourt jusqu’au sommet sans y déceler le moindre refuge : les rares auberges affichent complet, prises d’assaut par l’afflux des voyageurs bloqués. Quel abri reste-t-il ?

Redescendant la courbe de la rue principale, le passager parvient au lieu où l’autocar est encastré — définitivement, semble-t-il — dans une congère. Plus bas, à un carrefour, vibre le roulement perpétuel des eaux venues des glaciers ; sur la droite, en effet, il découvre un pont de bois enjambant un torrent de montagne, dont la contemplation fascine un être penché sur le garde-fou, immobile, comme en prière dans la pénombre.

Le voyageur passe derrière le personnage, franchit le pont qu’il contourne sans hâte pour gagner le lit de la rivière fait de galets et de gros rochers polis. Alors qu’il saute sans cesse des uns aux autres et remonte le cours du torrent, c’est comme s’il remontait aux sources de l’esprit lui-même.

Comme en prière, l’homme le regarde s’éloigner et, en voix off, on l’entend commenter le film : « L’esprit connaît les éléments de son domaines, marmonne-t-il : les collines, les rochers, les lacs que l’on domine en suivant les pistes de montagne, les forêts, le lit rocheux des rivières. L’esprit connaît jusqu’aux zones les plus reculées. Relié à tout, tout a un sens pour lui : tous les points qu’il rencontre, les distances qu’il franchit et les orientations successives de son parcours lui-même ont un sens.

« Il suit les chemins de montagne qui descendent lentement vers les gorges encaissées du torrent. Il traverse des forêts insondables. Il remonte le cours des rivières, de rocher en rocher, jusqu’à la source de son être.

« L’esprit connaît le chemin de la source. Là, reposant en son état naturel, en sa pureté originelle, quelque chose de lui demeure, unifié dans l’unité du vivant, invulnérable, inébranlable, intemporel. »

Le sentier s’arrête là, à la porte de l’hôtel perdu dominant l’à-pic. Une fois qu’on s’est engagé dans le couloir d’entrée, il semble impossible de faire marche arrière, tant on se sent attiré par la proximité du but.

Regardant par l’encadrement de la première porte à gauche, on reconnaît la cuisine, avec son sol carrelé jaune et noir portant les traces d’objets pesants qu’on a traînés ; les vasistas graisseux entrouverts par le haut ; et cette mitraillette posée contre le mur ocre délavé. L’image est si paralysante qu’on a du mal à vaincre une montée d’angoisse ; pourtant, cette fois, le voyageur pénètre au cœur même de sa panique, la traverse et poursuit son chemin.

Il traverse entièrement le corridor, le plus silencieusement possible afin d’éviter d’être découvert par les trois femmes âgées si farouches qui tiennent cet hôtel, et parvient à la porte du fond sans être vu. Il l’ouvre lentement, de peur qu’un grincement ne le trahisse juste au dernier moment. Il passe le seuil. S’éloigne. Il poursuit son chemin.

À l’une des fenêtres du premier étage un rideau, légèrement, se déplace.

Le sentier reprend, derrière la maison, et s’élève jusqu’au col, à une vingtaine de mètres. Là, une fois passés le dernier coude et la dernière saillie rocheuse, apparaît, au terme du voyage, la face cachée de la montagne, le cercle parfait de la vallée secrète, entièrement fermé sur lui-même.

À partir de ce moment, un grand calme engloutit l’être qui descend les étages de la montagne. Dans cet état de conscience, l’être se perçoit comme un goutte à goutte d’instants à l’intérieur de son propre corps.

À différents paliers, en contrebas, d’autres solitaires se déplacent aussi sur les sentes, avec douceur. Sur les paliers supérieurs, on devine que de nouveaux apparaissent toujours derrière soi et qu’ils remplaceront à leur tour ceux qui les précèdent, avant de se fondre eux-mêmes au centre de la vallée, dans la forêt vierge où bat le cœur du temple inexpugnable de la nature éternelle.

Là, sous la ramure des arbres ou les dolmens naturels, on entrevoit parfois un ami d’une époque reculée, assis sur une roche plate, absorbé dans la parousie silencieuse, dans la présence perpétuelle à l’intérieur de lui-même, ayant laissé la lettre morte des textes sacrés pour le souffle vivant de la pure conscience : Fransku Fullonis apparaît ainsi, près de la source limpide d’un ruisseau, au milieu de la géométrie complexe des formes végétales et minérales.

Quand je le rencontre, il semble briller d’une lumière éternelle. Et, à mon tour, je suis soudain éclairé par la certitude inaltérable que nous ne nous sommes jamais quittés !

Le souvenir d’un passage de la Somme géométrique d’Alzon traverse ma conscience et s’estompe : « Il suffit donc que s’accélère le processus de doublement des côtés pour que la construction de la quadrature ait un terme, il suffit que s’accélère le processus d’ajout du quart de la quantité précédemment ajoutée pour que la trisection s’opère. »

Comme le dernier songe qui passe avant de s’effacer dans le silence, me reviennent les bribes de nos plus ardentes conversations :

« Est-il possible de réduire à l’infini la durée des actions humaines ?

— Il faut pénétrer la structure du temps. Es-tu prêt ?

— Conduis-moi. »

X. L’Expérience

Assis sur une roche plate, dans l’ombre, le regard tourné vers l’intérieur, l’esprit imprégné de la saveur de son nom réel véhiculé par le flux et le reflux de l’air sur la langue, sur les lèvres, tandis que naissent et meurent les images mentales à l’origine de tout instant, l’observateur voit apparaître par moments une étendue d’eau noire sur laquelle passe un courant d’air frais chargé d’odeurs de plantes en décomposition. Pas une ride sur l’onde.

De l’autre côté de la petite étendue d’eau, sur une dalle en avancée, une jeune femme demeure presque immobile, devant une figure de sable quadrangulaire, au seuil d’un caveau creusé dans le roc, où un autre voyageur est déjà en train de s’engouffrer, après avoir passé les eaux obscures.

Sur un radeau glissant sans heurt vers ce débarcadère étrange, le voyageur se sent comme porté en un lent tourbillon qui plonge au cœur du moment présent, où le temps apparaît plus près, plus grand, et où il pressent l’instant de l’arrivée.

À mesure qu’il approche du milieu de la distance qui le sépare de la hiérodule, quand le rythme de la projection de ses éclairs de conscience s’accélère au point que l’étalon temporel semble s’alentir régulièrement, que la seconde semble un jour, l’éclat de la lumière qui filtre au travers des feuillages commence à pâlir par intermittence, cependant que la hiérodule finit de construire sur le sable, à partir du carré initial, une figure polygonale de même surface.

La forêt devient alors trop floue, trop peu contrastée, insondable. Une lente alternance d’éclairs de lumière et d’obscurité commence à clignoter devant l’observateur.

Plus longs les moments de cécité, plus rares les instants où il retrouve la vue : alors la taille de la hiérodule lui apparaît plus haute, le débarcadère plus inaccessible, et le nombre de côtés de la figure polygonale toujours plus accru.

La main de la prêtresse, éclairée par intervalles, est désormais si proche de celle que le voyageur lui tend... mais, si la seconde qui les sépare encore est divisible à l’infini, leurs mains ne se joindront jamais !

Entre les instants, de plus en plus espacés, s’élargit un vide, un silence noir se prolongeant maintenant en une nuit séculaire où il n’est plus rare de voir s’effacer la mémoire de l’instant lumineux précédent.

Tandis que le radeau s’avance toujours de la moitié d’un intervalle, le tracé de la prêtresse paraît à présent perdre sans cesse de sa complexité, tendant à s’apparenter toujours plus à l’infinie simplicité du cercle ultime dont la surface recouvrira celle du carré initial.

« Entre les instants gît l’éternité », pense le voyageur revenant au monde en un nouvel éclair, alors qu’il se souvient du refuge qu’il vient de quitter et qu’il sent bientôt son conscient dévaler à l’intérieur de lui la pente rigoureusement rectiligne d’un couloir. « Un nouveau jour se lèvera. »

À peine s’il remarque que les murs bétonnés ont fait place à des parois rocheuses irrégulières qui obliquent de plus en plus vers la gauche, et dont les saillies filent à une vitesse accrue insaisissable, les pieds ne touchant plus le  sol. À peine s’il remarque les innombrables peintures rupestres.

L’inertie du voyageur semble augmenter indéfiniment, si bien qu’il s’abandonne au mouvement, sans faire le moindre effort pour freiner son allure : il glisse, dans le noir de la caverne, vers une extrémité béante — point pâle qui grossit vite, trop vite !

Tandis que la lumière s’agrandit, que l’image se précise, le voyageur voit des nuées se dissiper et le ciel s’ouvrir sur une étroite baie rocheuse au bord de la mer et, au large, sur l’île resplendissante de Lepsos. Il sort alors de la caverne et dégravit avec prudence le flanc ardu où croît l’aigu buisson ardent, jusqu’aux rochers qui plongent dans la mer.

Lui-même maintenant s’immerge dans l’étendue liquide et se met à nager vers l’île, au milieu des remous joyeux des baleines qui l’accompagnent et jouent autour de lui. Aucune fatigue ne l’atteint au cours de la longue traversée et, derrière lui, jusqu’à l’infini, il ne subsiste sans doute plus rien !

Et, de fait, le noir envahit l’écran, dissolvant à nouveau toutes les pensées — une nuit éternelle descend, nuit profonde, nuit totale.

Et soudain, une nouvelle naissance s’opère : une main a pris la main du voyageur et le tire jusqu’à la terre. C’est ainsi qu’il aborde au débarcadère de pierre, où sa main a rejoint définitivement celle de la prêtresse du temple :

« C’est à moi, maintenant, de saisir ta main », dit-elle.

Il passe sur les pavés géants de la chaussée, devant les colonnes et les chapiteaux doriens, il traverse les pergolas en longues pierres taillées surplombant la mer ; il ressent à leur vue un message de bienvenue.

Il est dorénavant parmi les siens, dans le cercle des purs, ceux qui ont accompli le voyage perpétuel. Il prend sa place dans leur longue procession qui gravit lentement la colline vers l’autel du temple d’Apollon Lepsios et module avec eux, dans l’air empli des stridulations des cigales, les vocalises sacrées, les incantations de la fin des temps.

Il n’y a plus d’avant, il n’y a plus d’après. À l’abri des jours passés et à venir, debout devant le portique du temple, il regarde à jamais la réalité éternelle, depuis la colline aux oliviers tout embaumée du parfum de fenugrec. Les rayons obliques du soleil couchant lui désignent, à l’horizon, les falaises du continent d’où tout vient et où tout retourne.

Son regard aigu passe en effet au-dessus des eaux et atteint l’emplacement de la caverne au cœur du désert vertical : un être a gravi la paroi de la falaise, de saillie en saillie, jusqu’à l’entrée de la grotte, puis il s’est assis sur une roche plate, dans l’ombre, le regard tourné vers l’intérieur de lui. Au fond du silence, le chant strident des cigales taraude le roc et grave les deux souffles de son nom secret dans l’ovale de son esprit. Le flux et le reflux de l’air passent dans sa respiration, tandis que naissent et meurent pour lui les images mentales à l’origine de tout instant.

Ainsi, par moments, il est comme aspiré par la galerie, dont le clivage disparaît peu à peu, les parois rocheuses se lissant en un couloir en ciment, puis — alors qu’une brise fraîche commence à couler sur tout l’être et que la neige vient à crisser sous ses pas — parvient à une venelle à l’angle de laquelle se trouve le temple du spectacle où l’esprit s’engouffre aussitôt et se laisse porter vers l’amphithéâtre, alors que retentit la sonnerie d’annonce,.

On sait désormais qu’au bout ou en plein milieu du film — mais par quel mécanisme ? — l’esprit reviendra à l’origine et recouvrera la caverne. Il recommencera à percevoir la stridulation éternelle des cigales et s’immergera encore dans la contemplation de son identité réelle jusqu’à l’entrée définitive dans le cercle des purs, où il n’y a plus d’avant, il n’y a plus d’après.

Les rayons obliques du soleil couchant lui désigneront, à l’horizon, les falaises du continent d’où tout vient et où tout retourne.

Au bas de la falaise, non loin d’une cuvette rocheuse où finissent de se désagréger les derniers lambeaux d’un manuscrit démantelé, le vent du large efface autour d’un être allongé là le tracé d’un grand cercle sur le sable. Alors un grand silence noir étouffe lentement la dissolvante rumeur de la mer.

XI. Le Secret de l'origine

J'ai pu me dissimuler comme je l’entendais, à la fin du film, patientant derrière une tenture jusqu’à ce que l’ensemble des spectateurs et du personnel ait abandonné le cinéma.

Lorsque le silence se fut complètement établi, je me suis résolu à risquer un œil : assis dans l’un des fauteuils de la rangée du fond, à la place même que j’avais occupée tout à l’heure, à l’extrémité de la salle plongée dans l’obscurité, on devinait un être immergé dans une profonde réflexion par le cheminement de laquelle il se proposait d’établir quelle dimension avait disparu de son univers sensible et par quel enchaînement de causes.

Conscient d’un trompe-l’œil où le passé se bouclait sur l’avenir de même que l’escalier du haut aboutissait au palier du bas sur l’affiche de La Table d’émeraude qui, par ses deux dimensions, en suggérait une troisième, il se disait que, dans la zone de perception temporelle (sa mémoire), la sensation d’ordre chronologique pouvait bien avoir été détruite — seule la persistance des dimensions de l’espace en entretenait en soi l’idée, désormais sans fondement, comme un membre fantôme.

À cette réalité une qui nous pénètre, seuls nos sens confèrent des dimensions, par les truchements mêmes dont ils l’appréhendent.

La perte de certains sens pouvait raisonnablement entraîner la perte d’une dimension. On gardait le souvenir de tout, mais la perspective chronologique échappait : tout apparaissait sur le même plan, pour ainsi dire parallèlement, de sorte qu’en un même lieu se côtoyaient les êtres et les événements d’époques différentes.

Mais comment la perte du temporel s’était-elle produite ? Seule la certitude que lui le savait déjà me faisait encore avancer.

Alors que je m’approchais avec prudence du penseur sacré — par crainte de la réveiller — et que je commençais à discerner ses traits, voici ce que ma mémoire rappelait : j’étais assis moi-même dans ce fauteuil de la rangée du fond, immergé dans une profonde réflexion où les lumières colorées du film projeté sur l’écran perdaient de leur éclat, désormais voilées et lointaines.

Lointaine aussi, la foule des cinéphiles d’occasion autour de moi. Je détaillais l’architecture spectaculaire de l’amphithéâtre, afin d’y dénicher le lieu où je me déroberais à l’attention générale jusqu’à ce que l’ensemble du public et du personnel ait abandonné le cinéma.

J’éliminais peu à peu les endroits difficilement accessibles pour ne retenir que cette partie, à l’autre bout de la salle, à droite de la scène, où se devinait l’issue de secours et où les replis du rideau offraient un refuge possible : je m’imaginais profitant de l’entracte pour m’en rapprocher, puis, soulevant subrepticement le pan de la tenture derrière laquelle je me glisserais, patientant enfin jusqu’à ce que le silence se soit complètement établi.

Et, de fait, tandis que je formais ce dessein, le silence s’établissait véritablement autour de moi : les rangées étaient vides, les lumières éteintes. M’étais-je endormi pendant la séance ?

C’est alors que j’eus conscience d’un léger bruissement d’étoffe, du côté de l’issue de secours, puis, malgré l’obscurité, je perçus le mouvement du rideau de scène et le dévoilement d’un être qui, vraisemblablement dérouté par ma présence, demeurait figé.

Ce n’est qu’après quelques instants qu’il se décida à se mouvoir vers moi, avec prudence : au fur et à mesure qu’il progressait, je me rendais compte — avec quelle stupeur ! — de l’identité de nos traits.

« C’est moi qui me déplace vers moi ! pensai-je. Moi, à deux moments qui se confondent ici. »

Je ne pouvais être éveillé : je me rappelais en effet, très nettement, m’être déjà avancé vers un moi-même endormi. Pouvait-il en être autrement ? Car, si j’avais les yeux ouverts, quelle réalité pouvais-je percevoir, si ce n’est celle de la séance de cinéma pendant laquelle je m’étais assoupi ?

Mes paupières devinrent plus légères alors que je ressentais une douleur au niveau de la colonne vertébrale, due à une mauvaise position. Quelques cahots me réveillèrent tout à fait. Par la vitre, je me mis à regarder distraitement le paysage : une étroite route de campagne à flanc de colline toute bordée d’infimes jardins potagers grossièrement enclos de palissades en rondins alourdies d’une couche de neige immaculée.




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Manouna Orti,
traduction de l'esperanto : Marcelin Moine
© Éditions Magis Optis, 15 juin 1990.