MUNI

Lettre en chemin

Septembre 1978 - février 1979


À Brother Rob Ivie (†2009, Kausani, Uttarakhand, Inde/India).

Istamboul, jeudi 5 octobre 1978.

À Athènes, je n'ai pas eu le temps de trouver de quoi écrire. Ici, à Istamboul, je me sens revivre. J'ai visité les ruelles encombrées, toutes pavées, pleines de petites boutiques et de marchands ambulants avant de descendre au port. Ça me rappelle Oran, du moins par une certaine façon de voir. Les gens sont aimables, contrairement à ce que je m'imaginais. Et puis, je viens de remonter par le grand Bazaar — le plus grand marché couvert du monde (200 000 m2) —, cet enche-
vêtrement de ruelles couvertes, comme de grands couloirs où tout ce que l'on peut vendre s'étale partout, sans ordre — mais les couleurs s'emmêlent d'une façon incroyable, surtout dans les boutiques d'épices, contenues moulues dans des sacs ouverts, les unes à côté des autres! Demain, je continuerai ma route. Pour l'instant, ça se passe plutôt bien.

P.S. Ça coûte moins cher d'envoyer une lettre de Turquie en France, que d'une région de France à l'autre! Est-ce croyable?

Hérat, dimanche 15 octobre 1978.

La traversée de la Turquie et de l'Iran est terminée depuis trois jours: un long plateau désertique sans fin avec quelquefois de hautes montagnes pelées, surtout après Téhéran. Les frontières sont très longues à passer. On attend toujours, même s'il n'y a pas grand-monde. L'Iran n'est guère intéressant, mais, une fois passée cette étape, on arrive en Afghanistan, et là, c'est complètement différent. Les gens sont vraiment faits d'une autre manière. Turbans, longues tuniques, pantalons bouffants. Ils ont l'air de jouer: ils te regardent et se mettent à sourire largement, et on ne peut pas faire autrement que leur rendre la pareille. À Hérat, la première ville qu'on rencontre en Afghanistan, on ne se sent aucunement oppressé. C'est vraiment l'opposé des villes d'Iran. Les camions sont tous décorés: on croirait voir des roulottes de cirques, mais non, c'est des véhicules de tous les jours: du rouge, du vert, des tentures bleues à franges argentées. Les chevaux des « fiacres » sont harnachés comme pour le carnaval: des pompons partout, des clochettes. Les rues sont très larges: des autoroutes! Et les maisons, basses — guère plus d'un étage. Beaucoup de fruits: des magasins entiers de fruits secs et mendiants (pistaches, cacahuètes, pois chiches); des fruits frais: énormément de grenades, très sucrées et d'un rouge prononcé, des raisins d'une qualité exceptionnelle (jamais n'en ai-je mangé de si bons), des melons, des pastèques...

Les marchands sont très accueillants! Ils vous invitent à entrer et à prendre le thé! Et on discute le prix sans cesse, mais toujours en riant. C'est vraiment agréable. On mérite toujours ce qu'on réussit à acheter au prix qu'on arrive à obtenir. Bref, je me retrouve avec une sorte de saraouel et une calotte sans visière (comme ceux qui ne portent pas de turbans) toute brodée, car il tape fort, le cadour.

Les femmes, par contre, ce sont des fantômes: elles portent toutes une sorte de robe plissée qui recouvre aussi la tête, avec une sorte de grillage devant le visage, au travers duquel elles peuvent voir, mais restent imperceptibles, derrière cette moustiquaire. Sur ce point, l'Iran et l'Afghanistan sont en retard sur la Turquie. Ce n'est pas très intéressant de croiser ces Belphégor sans âme.

Les enfants sont partout, toujours à rire. À dix mètres de soi, quelquefois, on entend : « allo! » C'est un gosse qui dit bonjour. Ils tiennent souvent les étalages et les magasins. C'est encore plus agréable de discuter avec les gosses. À ce propos, je n'ai pas souligné ce fait que, à partir de l'Afghanistan, il n'y a plus de problème de communication. Tout le monde parle anglais ou français. La conversation française type se réduit souvent, il est vrai, à: « De quel pays venez-vous? [– De France.] – Vous êtes français? Comment allez-vous? [– Je vais bien; et vous?] – Comme ci, comme ça. »

Demain, je pense partir pour Kandahar voir les fameuses statues et stèles bouddhiques de style grec. (C'est la trace du passage d'Alexandre le Grand: ici, jusqu'à l'Indus, au Pakistan, se sont mêlées les civilisations grecques et indiennes.)

La seule inconnue, c'est le temps que met le courrier pour parvenir à destination. Aussi, je préfère vous donner l'adresse où je passerai sans aucun doute, mais dans quelque temps seulement (je ne sais pas encore exactement quand, mais ne vous faites pas de mauvais sang si ça met du temps).

Nom de famille souligné et en majuscules, le prénom en minuscules: ils ne savent pas, autrement, distinguer le prénom du nom, poste restante (ça se dit comme ça, même en anglais), General Post Office, Alexandra Place, NEW DELHI (bien préciser New Delhi), INDIA (ne pas oublier le nom du pays).


P.S. Si vous écrivez, utilisez de préférence les aérogrammes pour qu'on ne puisse pas décoller les timbres. À Hérat, ils n'en avaient pas.

Amritsar, 30 octobre 1978.

Je suis arrivé en Inde hier, après tout ce temps. Je suis passé, comme prévu, par l'Afghanistan, faisant étape à Kandahar et Kabul. J'ai été plutôt déçu à Kabul. Les gens y sont beaucoup plus commerçants qu'à Hérat. Je n'ai pas vu les statues gréco-indiennes que je pensais trouver à Kandahar.

Une chose m'a étonné: je n'ai vu aucun chameau depuis mon départ, seulement des dromadaires.

À Kabul, je me suis arrêté dans un hôtel où j'ai rencontré un Anglais qui voyage avec un vieux bus londonien à impériale; je suis parti avec d'autres gens dans ce bus: le roulis et le tangage y sont tellement multipliés! À chaque tournant, dans la montagne, j'avais peur que l'inclinaison devienne critique. Et les tunnels! Et les branches des arbres qui bordent la route! Je l'ai pris jusqu'au Pakistan: à partir de là, on roule à gauche; le chauffeur était plus à l'aise pour doubler.

Étape à Peshawar, puis à Rawalpindi, où j'ai laissé le bus; c'était trop éprouvant. Rawalpindi m'a plu, mais Lahore pas du tout: c'est la folie – les gens roulent comme des fous dans des rues extrêmement encombrées, se croisant n'importe où, n'importe comment. De plus, j'ai rarement vu une ville plus sale. Les gens ne sont pas du tout sympathiques. Il faut dire ce qui est: les pays musulmans que j'ai traversés m'ont fait une très mauvaise impression.

De Lahore, j'ai pris le « bus » pour la frontière indienne. Je mets bus entre guillemets parce que, vraiment, on se demande comment ça tient debout. C'est vieux! Ça croule de partout, etc. En plus, il s'arrête à quelques kilomètres de la frontière, et c'est en charrette que je suis arrivé à la frontière. Une fois passé en Inde, on se sent beaucoup moins oppressé, les gens sont beaucoup plus calmes, plus souriants, ils ne s'agglutinent pas sur vous.

J'ai pris un mini-bus pour arriver à Amritsar, la première ville après la frontière.

Au Pakistan et en Inde, on sent le passage des Anglais. Les constructions, les villas, les jardins, les collèges où les jeunes sont habillés en costumes européens et jouent au polo, font de la gymnastique, etc. Quand je suis passé à Lahore, il y avait un tournoi de polo entre le Pakistan et l'Inde. Tous les gens ne vivaient plus que pour ça: la radio et la télé diffusaient du matin au soir les commentaires sur cette rencontre.

Je partirai demain d'Amritsar, la ville des Sikhs dont le temple, le Golden Temple, est d'une splendeur inimaginable. Le temple, tout en or, se trouve au milieu d'une immense piscine artificielle entourée d'un quai en marbre, de colonnes et d'une sorte de péristyle, d'arcades. Un pont relie le temple au quai. La nuit, c'est extraordinaire: il y a une foule de Sikhs qui s'y trouvent pour des cérémonies – port d'un tabernacle jusqu'à l'intérieur du temple, hier soir. Dans des petites cases construites autour d'arbres sacrés, des moines lisent des textes saints. On les voit derrière leur vitrine. Pour entrer dans le temple, on doit donner ses chaussures à l'entrée, se couvrir la tête (les Sikhs ont tous leur turban): pour cela, on fournit aux étranger un foulard orange; on doit se laver les mains et les pieds. Ce temple se trouve dans la vieille ville, et sa façade extérieure, de marbre, s'étend sur quelques centaines de mètres. On passe d'un monde à l'autre, de cette vieille ville grouillante à l'intérieur de ce temple. On se demande si l'on est sur terre. Beaucoup restent sous les arcades, le soir, y dorment. On peut s'y faire nourrir aussi gratuitement.

Je compte voir un peu le Cachemire avant de descendre sur Delhi. Vous pouvez donc encore envoyer vos lettres à la General Post Office de Delhi, où j'espère trouver des lettres de vous. Si vous avez peur que votre lettre y parvienne après mon passage, vous pouvez utiliser la poste restante de Bombay, où j'irai après Delhi, en direction du sud. Donc, soit poste restante, General Post Office, NEW DELHI, Inde – soit poste restante, General Post Office, BOMBAY, Inde. De toutes façons, je pense simplement y passer, mais pas m'y arrêter. Les grandes villes ne me plaisent pas. Je serai peut-être à Bombay un jour ou deux après Delhi.

Autre adresse, plus lointaine: poste restante, General Post Office, MAPUCA, GOA, INDIA.

Mac Leod, 2 novembre 1978 (1500-1600 m d'altitude), India.

Je vous écris d'un coin pas possible. Ça s'appelait Dharamsala, vingt minutes plus bas (je suis monté un peu plus haut – qui m'arrête?). J'y suis arrivé en bus, hier, venant d'Amritsar; la ville la plus proche de la frontière pakistanaise, laissant derrière les plaines fertiles, certes! pour accéder enfin aux montagnes du Cachemire. C'est d'un splendide! En fait, le Cachemire, c'est encore plus au nord, et je craignais qu'il y fît trop froid. Ici, c'est l'État de l'Himachal Pradesh, et il y fait réellement doux, la journée, frisquet le soir quand même. J'y vais comme j'eusse pu aller ailleurs! Des montagnes qu'on comparerait aux Alpes, avec une luxuriance et une vibration particulière à l'Inde, surtout quand on traverse ces minuscules villages de montagne, quand on s'y engouffre plutôt, à l'étroit dans ce bus branlant entre deux échoppes de fruits et de pâtisseries. Entre les Alpes et la forêt vierge. Sur la carte, Dharamsala, c'est un terminus; la route ne continue pas: un sommet! pensé-je. Attirant. Surtout, je n'en peux plus de toutes ces grandes villes que j'ai dû traverser, alors, hop! un village où m'effondrer, avec une vue comme on en rêve en rêvant Himalayen. C'est petit, Dharamsala. Quand on débarque, c'est le choc: des moines en toges rouges de partout. Le Tibet (cf. Tintin au lieu susdit)? Lhassa store, etc. Un mélange d'Hindous et de Tibétains à 1350 m d'altitude sans préparation aucune. Dans la rue, des étalages de pétards, de chandelles et de pâtisseries. Tout est prêt pour la fête du Diwali1 dont j'ignore le sens, mais non point le déroulement car (je le prouve), la nuit tombée, chaque maison, boutique, temple s'illumine d'une étoilée de bougies. Imagine la vue, depuis ce village de montagne jusqu'à la vallée: le ciel se poursuit jusqu'à mes pieds avec toutes ces constellations, vraies ou fausses, et ce calme. Ce calme? Oui, jusqu'à l'explosion des premiers pétards, des premières fusées d'artifices avec leurs traînées lumineuses. Toute la nuit durant, Imagine les gosses courant au milieu des boutiques en tôles ondulées, lâchant au passage leur pétard à tes pieds. Éclatement dans un bruit d'enfer! Mais c'est un village encore trop peuplé; surtout que j'apprends que des bus montent plus haut, à un vrai terminus, et j'arrive à Mac Leod, ce hameau. Ici, ce n'est plus que des Tibétains (réfugiés, évidemment). Et j'apprends avec stupéfaction que le Dalaï Lama en personne vit là, à cinq minutes du hameau, dans un temple. Non, ce n'est plus l'Inde. J'apprends qu'autour de ce hameau se trouvent une bibliothèque, le temple du Dalaï Lama, des ashrams, etc. Eh! la montagne, parsemée de sentiers! Le Dal Lake à proximité. Une école de musique (sitar, tabla, etc.). Une école pour orphelins. Trop de choses à voir. Le temple où vit le Dalaï Lama est réellement très simple, plutôt petit. Imagine le pape vivre à cinq minutes à pied d'un hameau perché au sommet des montagnes; non, n'imagine pas – c'est trop dur. Au milieu du village, un énorme mandala et des moulins à prière que l'on fait tourner tout le jour. Au loin, imminente quelque part, la neige.

Si tu viens en Inde, passe à Dharamsala et poursuis jusqu'à Mac Leod. Tu ne le regretteras peut-être pas, à moins que tu n'y viennes trop tard, après le déluge, quand toutes les petites maisons de bois s'enchevêtrant au flanc de la colline seront remplacées par des hôtels pour touristes. Ici, ça sent encore la réserve d'Indiens d'Amérique, sauf qu'ils ont le crâne rasé et le chapelet à la main, si on ne les aperçoit pas, assis sur le flanc d'un mamelon, à lire les textes sacrés. Durée de séjour envisagée par votre correspondant: au moins une semaine. Ensuite, irai-je jusqu'à révéler un autre point d'attention? Rishikesh... on verra. Je ne suis pas encore près d'entrer à Delhi avec tout ça, à la General Post Office pour vous lire – espéré-je! Vous pouvez encore m'y envoyer des lettres. Il n'est peut-être pas trop tard. La suite à bientôt – si vous le voulez bien!

P.S. Je n'arrive pas à me sentir dépaysé, mais ce n'est pas faute d'essayer. Tout reste encore trop normal, trop allant de soi, coulant de source. Je me sens encore trop chez moi. (Les toits des maisons? Mais en ardoise, tout simplement, oui mon cher, ma chère, en ardoise.) Peut-être mes rêves y sont-ils pour beaucoup...

P.S. Je suis dans un guest house de Mac Leod tenu par une famille de Tibétains. La vue est plongeante sur des montagnes, des maisons y accrochées, et en pointillés blancs, les chèvres. Que dire de plus?

Manali, le 9 novembre 1978.

Après Dharamsala (qui n'est pas au Tibet, que nenni, c'est en Inde; ne sais-tu pas que le Tibet a été envahi par les Chinois et que le Dalaï Lama, suivi d'une grande partie des moines et de la population, s'est réfugié en Inde? — cf. Arnaud Desjardins, Le Message des Tibétains) donc, après Dharamsala, c'est à Manali que j'ai atterri. Une vallée du genre de Chamonix, aussi magnifique – à plus de 2 000 mètres d'altitude – la neige à portée de la main avec, en supplément, des sources d'eau chaude. Un établissement de bains capte directement la source. Des baignoires immenses pareilles à des piscines de 3 m sur 2 m. J'étais à l'hôtel dans une sorte de chalet à un étage; une chambre luxueuse, toute boisée, avec salle de bain et tout et tout: pour 5 roupies par nuit et 0,5 roupie pour la couverture, c'est-à-dire 3,30 F. En été, les prix tournent autour de 80 à 100 roupies! pour les mêmes chambres, évidemment. J'y suis resté une semaine, mais les gens m'ont déçu. Ils sont beaucoup moins hospitaliers qu'à Dharamsala. Encore beaucoup de Tibétains. La plupart vivant dans des masures en tôles de bidons. La nuit, il commençait à faire si froid que mes deux couvertures ne me suffisaient même plus.

Delhi, le 17 novembre 1978.

Voilà une journée que je suis à Delhi. Aujourd'hui, ce soir – j'écris dans mon lit, dans une chambre dortoir à 10 roupies (6 F) dans le bazar de New Delhi –, le seul drap que j'ai sur moi me fait suffoquer de chaleur.

J'ai pris le bus vers 14 h 30 à Manali, j'ai changé trois ou quatre fois durant la nuit (et ce matin) pour enfin arriver ce matin vers 10 h 30 à Delhi, soit vingt heures de trajet. La nuit, c'est fatigant. Les bus sont plus que bondés et l'on doit toujours être sur le qui-vive pour sortir à temps et trouver une place assise dans le nouveau bus. À 4 heures du matin, j'étais dans la station de bus de Chandigarh en train de faire la queue devant un guichet!

Delhi, le 18 novembre au matin.

Enfin, je suis arrivé à Delhi. La première chose que j'ai faite, c'est de me rendre à la General Post Office de New Delhi pour le courrier. Ça fait presque neuf semaines que je n'ai plus de nouvelles de personne, et cela commence à me manquer sérieusement. J'y ai retiré vos deux lettres, celle du 7 novembre (arrivée le 13 novembre) et celle du 10 (sûrement arrivée le 16). D'après ce que je lis, vous n'avez reçu que deux lettres, celles d'Istambul et celle d'Amritsar. Je vous en avais envoyé une d'Hérat (Afghanistan) qui donc n'est pas arrivée, ce qui n'a pas dû vous rassurer en effet. Peut-être la recevrez-vous un jour. Ce n'est plus si important, maintenant; ça l'était au moment de son envoi! Principalement dans les villes, comme ici à Delhi, il n'y a rien pour se raccrocher. C'est quelquefois pesant. (Dans le bazar, c'est beaucoup mieux. Il est 7 heures du matin, et il y a déjà des gens qui font de la musique dans la rue!) Décidément, les villes ne sont pas faites pour moi. Je comptais prendre le train le jour même pour Bombay. Déception! Pour prendre un train, on doit toujours réserver sa place, en Inde: les trains sont toujours pleins à l'avance, 365 jours par an. J'ai fait deux queues à n'en plus finir, pour rien: les trains sont pleins pour deux ou trois jours. J'y retournerai donc aujourd'hui, mais c'est vraiment pénible. L'impression que je vais rester bloqué à Delhi n'est pas fait pour arranger les choses. Je n'ai plus qu'une hâte, celle de descendre au sud vers les plages à cocotiers.

J'avais pensé aller à Rishikesh, près d'Hardwar, mais le froid me rebute; j'ai plutôt envie de chaleur. Écrivez donc plutôt à Goa: poste restante, General Post Office, MAPUCA (c'est la ville), GOA (c'est l'État), Inde. Tu n'as pas suivi mes conseils pour l'adresse: écris mon prénom en minuscules, mon nom en majuscules. Il vaut mieux ne pas mettre « monsieur » devant. À la poste restante, ils rangent les lettres par ordre alphabétique, mais, comme ils ne sont pas toujours très fûtés, il se peut que ma lettre se retrouve rangée dans les « M », comme Monsieur ou Muni.

Je ne prends pas de notes, mais j'ouvre les yeux. Pour les photos, ma foi, tant pis! Ce ne sont pas les monuments ou les paysages que je veux retenir, c'est plutôt une sensation de bien-être. C'est difficile. Elle est trop fluctuante. Elle peut être là dans des moments dits difficiles, comme lorsqu'on est coincé dans un car plus que plein, et puis nous lâcher alors qu'on se promène dans la rue, comme hier.

Avant de partir, je retournerai à la poste pour voir si d'autres lettres sont arrivées. Je poste celle-ci dès aujourd'hui.

Océan Indien (entre Bombay et Goa), 20 et 21 novembre 1978.

C'est le deuxième jour que je cabote sur mer, sur le steamer qui fait la ligne Bombay-Goa. Je suis descendu du Cachemire finalement plus tôt que prévu. Il commençait à faire frais et je n'avais pas envie de m'encombrer de lainages. J'ai donc pris la direction plein sud après Manali: le voyage par bus jusqu'à Delhi, avec tous ses rebondissements, faisant l'objet d'une lettre datée du 17-18 novembre, je vous offre la suite ici-même.

AINSI, une fois à Delhi, je n'eus plus qu'une hâte, trouver une place dans l'express Delhi-Bombay: deux jours me fallut-il pour obtenir une réservation de couchette pour le 19 novembre. Le train partait de Old Delhi à 8 heures du matin. Ouf! Deux jours à Delhi, c'est la limite, ça va encore. C'est trop cher, les villes, et c'est quelquefois assez déprimant. Vingt-quatre heures de voyage par train à travers une plaine assez fertile parsemée de palmiers et de petites stations. Un peu un paysage d'Afrique: une terre assez sablonneuse. Je pensais, en arrivant à Bombay, aller jusqu'à la General Post Office et partir après pour Goa. À la sortie de la gare de Bombay, le lendemain, vers 8 heures du matin, voilà que je tombe sur un Anglais, un ancien compagnon de bus avec qui j'avais voyagé d'Istamboul jusqu'au Pakistan, où l'on s'était séparé. Il y était d'ailleurs resté un mois avant de descendre sur Delhi, puis Agra, Jaipur et Ahmadabad pendant que je continuais sur le Cachemire. Il venait de prendre le train à Ahmadabad, ville qui se trouve sur la ligne de train de Delhi à Bombay, le même jour que moi! Et le même train que moi! Je venais juste d'apprendre que le bateau pour Goa partait à 10 heures du matin. Il ne me restait pas grand-chose comme roupies. Le temps d'aller à la banque, j'aurais raté le steamer, qui ne fait le trajet qu'une fois tous les deux jours. J'étais donc coincé pour deux jours à Bombay? Nenni! Voilà Poco à la sortie de la gare! Sauvé! On saute dans un taxi, on file à travers Bombay jusqu'aux quais. Pas le temps de décrire Bombay, qui ne m'intéresse guère. On arrive. Il me prête une centaine de roupies, et on s'achète des places pour le bateau, et hop! Ciao, Bombay!

Et voilà, je vous écris depuis le bateau. La mer commençait à me manquer sérieusement, depuis le temps. Un coucher de soleil sur la mer et un bref lever de lune sur la terre en prime. Quarante minutes avant l'instant où j'écris (il est 7 h 25, le lendemain matin), un magnifique lever de soleil sur le profil côtier. La nuit, c'est fantastique. Le bateau s'arrêtait trois ou quatre fois au large d'un petit port dont on percevait les lumières au milieu de quelques palmiers? Une large barque s'approchait pour échanger des passagers et des bagages. Cette fois, on se croyait en Amérique du Sud. Au fait, c'est sur le pont que je dors, avec tous ceux de la lower class. La nuit est d'une tiédeur délectable.

À supposer que je reste un mois à Goa, ma lettre aurait juste le temps de t'arriver et la tienne de partir. Ce n'est donc pas la peine de m'écrire à Goa, à moins que ce ne soit déjà fait. J'irai sûrement à Cochin plus tard, donc, si tu m'écris, tu peux mettre l'adresse : poste restante, General Post Office, Cochin (ville), Kerala (État), India (pays). Avec tout ça, je ne suis pas passé à la post office de Bombay. Je ne sais donc pas si j'avais du courrier. J'ai peut-être raté une lettre sublime.

Après le débarquement à Goa: Voilà, il est midi et demi. Je suis arrivé à Panaji, la principale ville de Goa. C'est fantastique. Maintenant, je me croirais aux Antilles ou à la Réunion. Des palmiers (cocotiers?) au bord de plages immenses. La ville elle-même ressemble à ce qu'on pourrait trouver à Haïti (style portugais). Des églises partout. Je viens de prendre le bus de Panaji à Mapusa (ou Mapuca, les deux orthographes sont bonnes, mais prononcer «Mapsa»). Direction les plages. Envie folle de jouer au Robinson Crusoe. Maintenant, je me sens vraiment bien. Une végétation tropicale comme on peut aisément imaginer. Je suis avec Poco, l'Anglais. À bientôt!

Mapusa, le 2 décembre 1978.

Je suis toujours à Goa, et je n'ai pas vu le Sud. J'aimerai descendre par la côte ouest, par Calicut et Cochin, et remonter par la côte est jusqu'à Pondicherry. Mon esprit est continuellement en paix. À Delhi, j'étais fatigué; ici, à Arambol, c'est vraiment différent! Ça fait presque deux semaines que je suis dans ce petit village de pêcheurs enfoui sous les cocotiers, et je n'ai pas vu le temps passer. On s'est installé, Poco et moi, dans une plage secondaire, dans une baie, auprès d'un lac, et on s'est construit une sorte d'abri en bambou et en palmes tressées. Le village est à dix minutes à pied en suivant la côte. Je me repose du voyage. Au village, je peux trouver tout ce dont j'ai besoin. Les fruits sont excellents (noix de coco, papayes, bananes)! Il fait une chaleur, ici! Durant la journée, je suis seulement en dhoti, sorte de tissu qu'on roule autour des reins comme une jupe. C'est le plus supportable. L'eau est plus chaude que tiède (je parle de la mer, de l'océan Indien). La marée doit faire une vingtaine de mètres.

Poco, c'est un Anglais que j'ai rencontré par hasard à la sortie du train à Bombay; on était dans les mêmes bus d'Istamboul jusqu'au Pakistan. À Bombay, je n'ai pas eu le temps de passer à la General Post Office.

J'ai quelques bus à prendre pour faire le trajet que je me suis fixé. Ça sera sûrement long et fatigant, mais, même si les bus sont bondés, l'atmosphère n'est pas pareille.

Anandâshram, jeudi 14 décembre 1978.

Ainsi donc partis-je de non loin de Mapusa, lundi matin, le 11e du nom, avec l'intention de passer à la poste de cette dite ville, afin de retirer le courrier m'y adressé, si courrier y fût. Arrivé à la susnommée poste, que ne la trouvé-je close pour cause de jour férié dont non prévenu étais-je ce jour-là. Ne voulant pas trop m'attarder à Goa, décidai-je de partir tout de même pour le Sud, alors. La conséquence de cet acte fut donc de me plonger dans l'ignorance et le doute sur l'existence de lettres m'y adressées en poste restante de Mapusa: y avait-il du courrier pour moi ce jour-là?

Deux jours de bus — on the road again! Arrivée, la nuit, dans un village côtier, lieu de pélerinage de nombre et force d'Indiens à cause du temple du dieu éléphant Ganapatti. Ce lieu a pour nom "Oreille de vache", Gokarn (go, cf english cow, same origin) et se trouve dans la partie du Karnataka au-dessous du sud de Goa. La côte est fabuleuse, de Goa jusqu'à Gokarn. Des rivières nombreuses, et pas toujours de pont. Une fois, arrivé devant un pont, le bus s'arrête, les passagers doivent descendre, traverser à pied le pont, attendre que le bus vidé traverse à son tour pour y remonter de l'autre côté (le bus, chargé en surplus indien qu'il est à l'ordinaire, est trop lourd pour que le pont résiste).

Arrivé devant un fleuve, donc, pas toujours de pont: on doit prendre une sorte de grosse barque à moteur pour traverser. Cette fois, c'était juste au coucher du soleil: inoubliable — cocotiers, fleuve aussi large qu'un bras (musclé) de mer, l'embarcadère à l'américaine du sud (latine). Trouver ensuite la station de bus, la nuit tombante, puis prendre le premier bus qui suit la côte.

À Golkarn, vers 10 heures, recherche de la mer pour dormir sur la plage. Remarque: depuis Delhi, je n'ai jamais dormi à l'hôtel. Le matin, un gosse arrive. Il habite dans la maison qui se trouve à cent mètres, au bord de la plage, dans la petite crique où j'ai dormi, et me demande si je veux acheter du lait. Chez lui, j'attends que la vache soit traite pour avoir un pot de lait encore tiède.

Le jour même, re-bus jusqu'à Mangalore, fin du Karnataka, puis, à 20 heures (la nuit tombée), nouveau bus pour Kasaragod. Car j'ai appris il y a peu, alors que j'étais à Goa, que l'ashram de Swami Ramdas (1884-1963) se trouvait non loin de Kasaragod (dans l'État suivant, le Kérala). À dix heures du soir, à Kasaragod, hôtels complets. Je me renseigne sur la plage et j'apprends que je peux aller à pied jusqu'à une autre ville, Kanhangad, où se trouve l'ashram. On m'indique la route. Je pars. La route finit à un fleuve. Au loin, à droite, vers la mer, j'aperçois un pont long de deux cent mètres. Arrivé là, je constate que c'est un pont de chemin de fer sur lequel ne passent que des rails. En pleine nuit, sur les traverses du chemin de fer, à prier pour qu'aucun train — pas de place pour me garer et éviter le train, à moins de sauter dans le fleuve... Une lumière de lanterne, au loin sur le pont, se dirige vers moi. C'est un jeune homme qui inspecte les rails. La Lune approche de la pleine lune et éclaire bien. On bavarde. Il me rassure en m'apprenant qu'aucun train ne passe ici la nuit. Tout ça au milieu du pont, un pied sur une traverse, l'autre sur la suivante, le vide entre les jambes, au-dessous: le fleuve. Il m'invite à retourner sur mes pas et à dormir à la gare de Kasaragod.

Me revoilà à suivre les rails dans l'autre sens et à bavarder.

Dormi sur un banc, sur le quai de la gare. Le matin, recherche de la station de bus. Comme par hasard, il y a un bus qui va partir sous peu et passe par Kanhangad. Vers 9 heures, arrivée à Kanhangad. J'apprends que l'ashram se trouve à quatre kilomètres de là. Je dois aller jusqu'à un village, Ramnagar. Ceci ne se situe plus sur la côte elle-même, mais sur les plateaux du Kerala. (on voit la mer au loin). Jamais d'indications. Un propriétaire d'une gargotte me voit passer, m'invite à prendre le thé, devinant que je vais à l'ashram, et me parle des méditations sur les chakras, me demandant sur quel chakra je médite. «Celui du front», indiqué-je. De kanhangad à Ramnagar à pied, puis je me renseigne sur le lieu de l'ashram, dont on m'indique la route. Toujours aucune pancarte, alors qu'il y a diverses routes qui se croisent... Enfin, sorti de Ramnagar, peut-être à un kilomètre, un petit panneau de bois: Anandashram. Un large chemin de terre, et arrivée à l'ashram. Il est à peu près 10 heures.

À l'ashram depuis hier. C'est un bel endroit, reposant. De la fenêtre, je vois le Homa Mandir dans lequel se trouve le tombeau de Ramdas, à environ dix mètres. L'ashram est grand, composé de sortes de grosses villas, dispersées un peu partout autour du temple de Ramdas où, toute le journée, des fidèles chantent des mantras dont, évidemment, celui par lequel Ramdas a trouvé la libération: «Om shrî Ram, jai Râm, jai jai Râm», mais aussi «Om nama Shivaya», et bien d'autres encore. Le chant2 et la répétition des mantras3 est l'activité principale de l'ashram. Il y a aussi une bibliothèque. L'ashram édite une petite revue mensuelle. Carnet de pèlerinage, un des livres de Ramdas que j'ai, est d'ailleurs passionnant.

J'ai une chambre et, chaque jour, trois fois par jour, on nous donne un pot de lait. Hier soir, j'ai eu droit à de la brioche! Sans compter le prasad, nourriture offerte par le dieu4. Dans le temple, les murs sont parsemés de photos ou représentation de femmes et d'hommes qui ont trouvé la réalisation, des sages indous / indoues, bouddha et, au-dessus de la porte d'entrée, une image représentant le Christ. Je compte rester quelque temps ici. Peut-être une semaine ou deux. Je profiterai de mon séjour pour me reposer et pratiquer le yoga.

Anandashram, 17 novembre 1978.

Voilà maintenant quatre ou cinq jours que je vis à l'ashram de Swami Ramdas. Je compte y rester jusqu'à Noël. C'est un endroit très paisible, et tout respire la gentillesse, la serviabilité. Ma dernière conversation à l'ashram fut avec des sœurs catholiques romaines venues visiter le temple. Surprenant au premier abord — car Ramdas est hindouiste — de voir ces sœurs dans cette salle où l'on chantait «Hare Krishna, hare Rama». Juste retour des choses, le portrait du Christ figure à l'entrée de cette salle. Ces sœurs toutes en aubes blanches et en sourire, se pressant à me poser leurs questions. Elles m'invitent à venir les voir un dimanche. Elles s'occupent d'une école. Ce serait pour Noël...

J'ai beaucoup à rencontrer, ici. Par exemple, Rob Ivie, un Américain d'une gentillesse incroyable, qui m'appelle «Brother» (frère). Je note (les voici, jointes) quatre ou cinq adresses intéressantes qu'il m'a données. Il loge dans la même maison, dans une chambre voisine. Je l'entends parfois chanter des «Om» graves et profonds. Un jour il m'a demandé si j'avais une recherche particulière dans mon voyage. C'est ainsi que nous avons parlé de pratiques spirituelles, de méditation. Il me dit qu'il vient régulièrement ici pour se ressourcer, l'endroit étant particulièrement paisible. Quand il était plus jeune, il venait comme moi, s'asseoir au temple, chanter des mantras. Puis il s'était tourné vers une autre voie, plus tard. Il a été moine quelques années dans un monastère bouddhiste à Ceylan (Sri Lanka), et m'a donné cette adresse, où, dit-il, je pourrai apprendre à méditer, intensivement: selon lui, c'est une très bonne école, une voie rigoureuse et rationnelle (jñana). Il me conseille d'écrire une lettre, auparavant, pour demander l'autorisation d'y séjourner. Je compte rester pendant trois semaines, un mois, dans ce monastère, à Kanduboda, près de Colombo (l'enseignement dure trois semaines). Lui compte maintenant se tourner vers le mahayana, le bouddhisme tibétain, qui lui semble plus intégrer le spirituel à la vie pratique.

Avant, du 27 décembre au 3 janvier, je couperai directement par le centre de l'Inde, par Bangalore, au lieu de descendre plus au sud (tant pis pour Cochin, Calicut, le cap Comorin), et passerai quelques jours dans un camp de réfugiés tibétains, Bylakuppe.

Puis, du 4 au 10 janvier, Pondicherry, à l'ashram de Shri Aurobindo, et Auroville. Peut-être y rencontrerai-je des amis de Nice?

Du 13-14 janvier au 14 février: Ceylan.

Puis je remonterai à Pondicherry, y resterai une semaine environ (du 17 au 24 février).

J'ai l'intention de passer le mois de mars au Népal, à Kathmandou, où Rob m'a indiqué une adresse pour pratiquer la méditation auprès d'un maître tibétain qui n'enseigne que deux mois par an: en novembre (fini) et en mars.

Après, je réserverai deux à trois semaines pour voir Rishikesh, au nord de Delhi et pratiquer le hatha yoga, si possible.

Je ne peux pas aller à Sri Lanka (Ceylan) avant janvier, à cause de la mousson (pas de bateaux), et au Népal avant mars (pas de cours avant). J'espère pouvoir me procurer un visa pour le Népal à Ceylan, sinon il faudra que je passe par Delhi, qui ne m'intéresse pas tellement. Voilà le programme — chargé! — que je me donne.

Que vous dire de plus, sinon que, de mon côté, le temps n'existe ni ne pèse?

Bylakuppe, 20 décembre 1978.

À Anandashram, j'ai eu du mal à quitter «Brother», mon ami Rob Ivie, qui a pris chaque jour de mes nouvelles pendant un jeûne de dix jours que j'ai eu envie de faire, profitant des vibrations apaisantes et reposantes du lieu. Le matin où j'ai décidé de rompre le jeûne, j'ai entendu frapper à ma porte: il m'offrait des clémentines qu'il était allé chercher spécialement pour moi, au village, à pied. Ce geste fraternel m'a beaucoup touché.

Après mon séjour à l'ashram de Swami Ramdas, j'ai passé une dizaine de jours dans un camp de réfugiés tibétains, près de Mysore, dont Brother Rob m'avait donné l'adresse.

Les Tibétains sont vraiment les meilleurs hommes du monde! J'étais toujours invité à manger ou à prendre le thé dans une famille ou dans des monastères. Si tu savais comme ils sont hospitaliers! Ils m'ont offert une quantité astronomique de tsampa; j'ai reçu des photos, un sac et un bol en bois de moine, un chapelet. Et tant d'autres gâteries à n'en plus finir. J'ai rendu visite aux rinpochés des six monastères (lamaseries) de Bylakuppe. J'y ai même couché et été nourri. Ils sont d'une simplicité incroyable. Le lama Yéshé Phendé est devenu mon grand ami: imagine un bon curé de campagne, sa bonhomie souriante, qui me parle d'astrologie, de mythologie, des règles à suivre d'un moine, etc. Et même d'une recette pour enlever des verrues!

Je me suis mis à noter des expressions usuelles de tibétain, en me promettant bien de prendre de vraies leçons, une fois revenu en France.

Les monastères n'ont pas d'étages: tout en rez de chaussée, autour du temple dont l'intérieur est toujours magnifique (peintures, tissus, statues), les cellules des moines, des vieux, des entre-deux, des jeunes, et quantité de petits moinillons de cinq à sept ans, apprenant leurs textes à haute voix en chantant, tous en même temps, des textes différents — imagine le mélange! L'un de mes meilleurs souvenirs. Si je retourne un jour en Inde, ce sera pour les Tibétains.

Auroville, le 9 janvier 1979.

Quand vous recevrez cette lettre, je serai à Sri Lanka (Ceylan), à cette adresse qui est celle du monastère bouddhiste où je vais étudier pendant trois semaines et pratiquer la méditation: Vipassana Bhavana Center, Kanduboda (nom du monastère), Delgoda (nom de la ville), Sri Lanka (nom du pays).

Voilà une nouvelle année qui commence! Hier, c'était mon premier anniversaire passé si loin du foyer, en solitaire. Je n'habite pas à l'hôtel, mais à huit kilomètres de Pondicherry, à Auroville. Pondicherry et Auroville me déçoivent. J'y resterai néanmoins jusqu'au 13, car le ferry pour Ceylan ne fonctionne pas encore.

À Pondicherry, l'atmosphère est très calme, mais la ville n'est pas la cité lumineuse que je me plaisais d'imaginer. Beaucoup de misère dont on passe outre. Les noms des rues sont typiquement français, certains bâtiments ont gardé leur nom, mais plus personne ne parle notre langue. À la rigueur, on parle anglais, et encore...

Auroville aussi me déçoit. Il n'y a pratiquement rien. De très grands espaces où sont parsemées quelques huttes. Rien d'une ville. Quand je suis arrivé, je n'ai rien vu, je ne savais même pas si j'étais à Auroville ou non. Des champs, c'est tout. Quelques bâtisses en «construction» qui semblent plutôt à l'abandon. Aucune indication.

J'ai fait le plan de la maison où j'aimerai vivre.

Kanduboda, 19 janvier 1979.

Je suis bien arrivé au centre bouddhiste où Rob Ivie a passé quelques années. C'est une vie de reclus que je vais mener jusqu'au 6 février.

La pratique est intensive. On se lève à 3 heures du matin. À 5 h 30, on nous donne une sorte de porridge de riz très liquide (gruau?). À 6 h 30 on prend le petit déjeuner. De 7 heures à 8 heures, méditation collective, chacun assis devant la porte de sa cellule. À 8 h 30, on nous donne du jus de noix de coco. À 11 heures, déjeuner (horriblement épicé!) De 12 h 15 à 13 h 15, deuxième méditation collective assise. À 13 h 30, thé. Aux environs de 15 heures, entretien particulier avec le maître, K. Seevali Thera, au sujet de la pratique quotidienne et des difficultés rencontrées. À 19 heures, on nous donne du thé. À 19 h 15, troisième méditation collective assise jusqu'à 20 h 15. À 22 heures, chacun se retire dans sa cellule. Les heures intermédiaires sont employées à la méditation individuelle debout, en marche ou couchée.

Le premier village est à un mile, c'est Delgoda. On ne sort pas du centre avec un tel emploi du temps!

S'il y a une chose qui me ferait revenir en France plus tôt, ce serait la nourriture. En Inde, comme à Ceylan, ils cuisent (et donc tuent) tous les légumes. Jamais aucune salade. Le riz — quelle déception! — toujours blanc. Et pourtant j'ai fouiné dans les marchés: jamais je n'ai vu de riz complet. Mais le pis, c'est qu'ils font cuire les légumes dans des sauces épicées au maximum: j'ai essayé de rincer les légumes pour enlever la sauce, rien n'y a fait, ils en étaient imprégnés jusqu'à la moëlle. Ce qu'il y a de bien, c'est les fruits: plus variés qu'à Goa.

Ici, on ne parle qu'à voix basse, et encore, quand on parle. Il y a peu d'Occidentaux — deux ou trois. Surtout des Cingalais, une dizaine de laïcs et des moines. L'un des moines est un occidental, un Canadien, et il connaît le français. J'aimerai bien avoir une conversation avec lui, mais les hinayahistes ont une vie beaucoup plus austère que les mahayanistes (comme les bouddhistes tibétains). Ici, point de musique, pas de lecture, de rituels, point de divinités ni de représentations (statues, images, peintures...), pas de parfums (encens). Seulement la pratique de la vigilance (présence d'esprit), donc de la conscience des gestes et des actes. Tout est fait avec lenteur et attention. Pas de prosternations, non plus. Tout est beaucoup plus individualisé. Peut-être plus pur, plus proche de l'enseignement originel du Bouddha. Presque de l'ascétisme. Le côté qui me rebute dans le bouddhisme tibétain, c'est les rituels et les divinités. Le Bouddha, lui, était un pur matérialiste athée. À Ceylan, je me sens moins dépaysé, moins étranger. Mais chacun reste dans son coin. Comment concilier tout ça?





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1. Diwali: la fête de la lumière.

2. Bhajan.

3. Japa.

4. Le tout gratuitement, y compris nourriture et chambre.